Chemins croisés

La plupart des hommes éprouvent pour voyager le besoin d’un groupe, d’amis, de compagnons. Les motifs sont variables. Besoin de sécurité, volonté de puissance, peur du tête à tête… Freud ne dérogeait pas à cette règle. Les rares occasions où il est seul, à Londres, à Milan, à Rome, il se plaint, il envisage d’écourter son voyage.
Deux oeuvres célèbres illustrent la présence bienveillante et protectrice d’un guide aux côtés du voyageur. La plus ancienne : l’Énéide. Dans le sixième chant, la Sybille escorte Énée dans l’au-delà, des Enfers aux Champs Élysées où il retrouve son père, Anchise, qui lui dévoile le destin de Rome : “tu regere imperio populos, Romane, memento, haec tibi erunt artes”. La seconde, c’est la Divine Comédie, où Virgile lui-même escorte Dante des Enfers aux portes du Paradis.
C’est une citation de Virgile que Freud place en épigraphe de “L’Interprétation du rêve” : “Flectere si nequeo superos, Acheronta movebo”. Dans le dernier chapitre du livre, Freud reprend la citation : “Tout ce qui est réprimé dans notre esprit, qui n’a pu, pendant la veille, réussir à s’exprimer, parce que ce qu’il y a de contradictoire en lui s’oppose, ce qui a été coupé de la perception interne, tout cela trouve pendant la nuit, alors que les compromis règnent, le moyen et le chemin pour pénétrer de force dans la conscience. Flectere si nequeo superos, Acheronta movebo.” Des années plus tard, Freud précise le sens qu’il donne à cette citation virgilienne. “Pour moi, je l’avais adoptée uniquement pour mettre l’accent sur une pièce maîtresse de la dynamique du rêve. La motion de désir repoussée par les instances psychiques supérieures (du désir refoulé du rêve) met en mouvement le monde psychique souterrain (inconscient) afin de se faire percevoir.” (1)
J’ai mis des photographies de mes pérégrinations italiennes en résonance des pas de Freud. Pourquoi Freud ? Je pourrais (me) répondre par le Witz bien connu : “Et pourquoi pas ?” Sinon que l’invention de Freud, c’est “le sujet que la parole met au monde – la parole, ou ce qu’il vaudrait mieux nommer la signifiance, l’ouverture d’une possibilité de sens.” (2)

1. Lettre à Werner Achelis, 30 janvier 1927, Correspondance, 1873-1939, Lettres choisies par E. Freud, trad. de A. Berman, Gallimard, 1979, p 408.
2. Jean-Luc Nancy, L’Adoration, « Freud – pour ainsi dire », Galilée, 2010.