Liège, souvenirs lointains (2)

D’autres souvenirs surgissent des brumes de l’oubli. Des rues grises, tristes et sales qui me donnaient l’envie de fuir, de partir très loin, sans adieu ni retour. Des rues dont les noms ne disaient rien à personne, évêques oubliés, saints imaginaires, aux maisons anonymes et laides construites dans l’entre-deux-guerres pour les classes moyennes. Des quartiers qui se mouraient lentement depuis la fermeture des charbonnages, des commerces, des cafés qui périclitaient, comme une blessure qui saigne et la vie s’en va, au goutte à goutte.

Mais les cinémas foisonnaient, qui nourrissaient mes rêves : le Lumière, le Churchill, le Palace, le Versailles, le Forum, le Marivaux, le Balzac, le Normandie, le Caméo, le Crosly, dont les noms sont associés à des péplums grandioses où j’ai pris l’avant-goût de l’Antiquité gréco-romaine. C’était l’âge d’or de Ben Hur, avec qui j’arpentais les ruelles de Jérusalem, de Spartacus, avec qui je combattais les légions de Crassus, d’Hélène, dont j’étais amoureux. Homère, les péplums, et les aventures d’Alix m’ont donné l’amour d’Athènes et de Rome. Il ne s’est jamais démenti.

Avec le souvenir des rues, des visages reviennent à leur tour, qui se mêlent aux images du quartier de Sainte-Marguerite où j’ai grandi.
Julia : l’épicière. Un coeur si bon, un coeur si large qu’un jour il s’est brisé et on l’a retrouvée, Madame Julia, dans son arrière-boutique, le visage violacé, hémiplégique et aphasique.

En face : le boulanger, l’ancien prisonnier de guerre, cinq ans de captivité. On ne le plaignait pas trop car il n’avait pas dû s’ennuyer, le boulanger, vu qu’il avait ramené d’Allemagne sa « putain de boche », comme disaient les gens. Elle lui avait fait deux mômes qu’elle habillait à la tyrolienne et elle dévisageait les clients avec insolence, car elle n’admettait pas la défaite de l’Allemagne et la fin du Reich et elle assouvissait sa rage et sa méchanceté sur un pauvre diable, le frère du boulanger, qu’elle obligeait à dormir sur une paillasse tout près du four.
Dans la même rue, à un jet de pierre, deux soeurs vivotaient, rescapées de Ravensbrück, qui élevaient seules un petit garçon malingre et triste. On baissait la voix, quand on les croisait, comme devant des spectres, avec un sentiment mélangé de gêne, d’admiration et de vague culpabilité.

Non loin : le pâtissier. Sur le marbre, un petit négrillon hochait la tête pour dire merci quand on glissait une obole dans le tronc des missions. Là non plus on n’avait pas saisi que c’était fini et bien fini, Tintin au Congo, les boys, les missionnaires, les colonies. L’heure était venue de payer l’addition des mains coupées, du vol et du pillage. La Longue Marche ne s’arrêterait ni à Dien Bien Phu, ni à Cuba, ni à Alger et ce ne seraient pas les bêlements du Général – « Je vous ai compris ! » – qui y changeraient quoi que ce soit, parce que, précisément, il n’avait rien compris, comme nous allions le lui montrer quelques années plus tard au joli mois de mai.

Et puis encore, rue Monulphe, Auguste Mambour, accroché à la grille de son jardin, les yeux fous, invectivant les passants. Mambour, le peintre qui avait introduit le cubisme dans la peinture africaniste. Mambour, le collabo qui dénonçait à la Gestapo les artistes juifs, qui avait fondé l’AAAGRA, l’association des artistes admirateurs du grand Reich allemand. Mambour condamné à la Libération et qu’on n’avait pas fusillé mais qu’on n’exposait plus, dont on ne parlait plus, sinon avec dégoût. Il en avait perdu la raison. Il en avait cessé de peindre.

Liège, rue Gérardry

Une réflexion sur « Liège, souvenirs lointains (2) »

  1. Une photographie saisissante. Elle dit la ville qui meurt à petit bruit, dans un long abandon.
    En vérité, une « simple photo, rien qu’une image » et elle hurle le désir dévorant de bouger d’aller chercher un ailleurs, un autre but.

    L’exil, le nomadisme, la liberté comme bien suprême. Dans une photo. Chapeau bas.

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