Liège, souvenirs lointains (4)

C’était la fin de l’après-midi, un 31 décembre. Il avait neigé et la nuit était tombée très tôt. J’accompagnais ma mère chez une vieille parente, Mademoiselle Fulvia Kupfer. Je lui offrirais des chocolats, puis je pourrais lire et attendre en compagnie de Jules Verne que cette visite se termine.

Fulvia vivait seule, entourée de ses livres et des bibelots d’une famille autrefois opulente mais la modernité et la maladie l’avaient peu à peu condamnée à la pire des pauvretés, celle qui se souvient avec amertume d’une enfance dorée, des domestiques et des calèches, la pauvreté honteuse qui essaie tant bien que mal de faire encore illusion. Son grand-père avait été Recteur d’Université mais son père avait dilapidé la fortune familiale dans les tripots et les maîtresses. Son fiancé était mort dès les premiers jours de la guerre, en septembre 1914, et elle ne s’était jamais mariée. Elle avait élevé sa nièce, mais ces jours étaient loin, l’enfant avait grandi et l’ignorait désormais.

Quand la visite prit fin, elle nous raccompagna jusqu’à l’escalier. Ma mère eut l’imprudence de lui demander ce qu’il fallait lui souhaiter pour l’année à venir. Alors, la vieille demoiselle, qui parlait toujours à voix basse, poussa une sorte de hurlement, toute secouée de tremblements et cramponnée à la rampe : “La mort, la mort, la mort !”

J’en entends encore les échos.

Brompton Cimetery, 2018

2 réflexions sur « Liège, souvenirs lointains (4) »

  1. Une superbe photo d’un de ces lieux… de repos, dit-on.
    L’homme y oppose un dernier trompe-oeil, un dernier trompe-foi au néant.

  2. Cher Luc,
    C’est un témoignage bien triste que vous évoquez là!
    Le déclin d’une vie autrefois heureuse, la perte d’un fiancé lors d’un conflit, le repli vers un enfant qui s’éloignera avec le temps et finalement une vie solitaire qui n’a plus beaucoup de sens.
    C’est ce qui est arrivé à beaucoup de nos aînés en maison de retraite et particulièrement durant cette pandémie !
    N’avoir plus comme souhait que de quitter le monde lorsqu’on en est arrivé à cette situation est hélas ce qui est souvent devenu le désir de ces personnes âgées …
    Votre texte m’a parlé mais j’avoue que les photos de tombes …je n’aime pas trop.
    Amitiés sincères en espérant une amélioration rapide de cette situation sanitaire.
    Roger

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