César, évocation…

Le 15 mars, c’est l’anniversaire des Ides de mars. Je ne manque jamais de me souvenir de César. Voici un texte extrait de mon livre « Le destin de Codius ». César parle.

« Dans trois jours je serai à Ravenne. Je n’y resterai guère, à peine le temps de recevoir Antoine, Curion, et Balbus, mon agent, de donner quelques ordres, de revoir Calpurnia, de lever de nouvelles troupes, et il me faudra repartir vers la Gaule transalpine, voler au secours de Labienus et malgré le froid et la neige me mettre en campagne. Ce sera la dernière, qui couronnera la conquête entreprise voilà déjà six ans ou qui verra ma défaite et ma mort. Car je sais par mes espions que les Gaulois préparent un soulèvement général. Ils se sont donné un chef que nous avons nous-mêmes éduqué : Vercingetorix. Les Eduens s’apprêtent à me trahir, avec l’encouragement de Domitius Ahenobarbus, « barbe de bronze », et l’approbation de Caton, qui voulait l’an dernier me livrer aux Germains ! J’aurais pu rester à Lyon et frapper préventivement les Arvernes et les Carnutes. Je n’en ai rien fait car je veux en finir une fois pour toutes. Je suis las d’éteindre des révoltes locales toujours renaissantes. Il n’est rien de pire que ces attentats sans visage, ces guérillas incessantes, ces ennemis anonymes qui se dérobent et terrorisent le peuple dont ils s’assurent la complicité par la crainte et les massacres. Aux Gaulois mais plus encore aux Romains, je veux montrer la puissance de César et de ses légions. Cette campagne sera féroce et impitoyable. Quand elle prendra fin, la Gaule sera devenue romaine. Caton et ses courtisans, Domitius, les Marcelli, les Lentuli, tous ces envieux, s’imaginent que je ne connais pas leurs conciliabules et leurs plans. Ils prétendent que je n’ai cherché en Gaule qu’à m’enrichir pour apurer mes dettes, payer mes créanciers, acheter à mon tour les consciences et le dévouement de Clodius et d’Antoine. Cicéron, qui est plus fin, insinue que je veux égaler la gloire conquise par Pompée contre Sertorius et Mithridate. La vérité est bien plus simple, si simple qu’ils ne peuvent la voir, qu’elle leur crève les yeux, ou si terrible qu’ils ne peuvent la saisir, telle le soleil qu’on ne peut fixer sans devenir aveugle. La vérité, ma vérité, c’est que j’aime la guerre. Je l’aime passionnément, comme un amant la plus exigeante des maîtresses. J’aime ses feintes, ses dérobades, ses incertitudes, ses mensonges. J’aime l’affût, l’effet de surprise, l’aigle fondant sur sa proie. Et par-dessus tout, j’aime l’instant critique, celui où tout bascule, où se décide l’issue du combat, la victoire ou la défaite. Ce moment où je lance le dé…

Mes partisans célèbrent mes dons de stratège, mes qualités de tacticien. Ils s’extasient sur mes « Commentaires », dont ils louent la clarté et la concision. Même cette vipère de Cicéron leur trouverait des qualités. Mes ennemis au contraire dénoncent ma violence, mon goût du sang. Ils citent pour preuve ma passion des combats de gladiateurs dont j’ai fondé plusieurs écoles. Ils se trompent, les uns et les autres. Mes partisans, de sous-estimer le rôle de la Fortune. Mes adversaires, de ne voir en moi qu’un nouveau Sulla. Si mon amour de la guerre se résumait à celui de la stratégie, je me contenterais du jeu d’échecs. Si j’étais sanguinaire, je me rassasierais des carnages de la chasse. Je puis être d’ailleurs aussi clément que cruel, selon mon humeur et mon intérêt. J’ai exterminé les Eburons, les Usipètes et les Tencthères mais j’ai recruté Gaulois et Germains dans mes troupes auxiliaires. Vaincre sans combattre, forcer l’ennemi à capituler, le retourner, le gagner à soi, cela aussi demande intelligence, calcul, maîtrise. 

Mais la guerre que j’aime, c’est un frisson, une sensation physique si violente qu’il m’arrive parfois de perdre conscience, à la perplexité des médecins qui évoquent le haut mal pour mieux dissimuler leur ignorance. Mes hommes chantent « gardez vos femmes, voici le séducteur chauve ». Ils n’ont pas tort (mais ils pourraient éviter cette allusion à une calvitie qui me désole) : je pars à la guerre comme à la conquête de mes amantes. Je n’oublierai jamais le plaisir âcre et violent que j’ai ressenti sur la Sambre, dans le territoire des Nerviens. J’ai rapporté l’attaque-surprise de ces Belges redoutables. Les légions VII et XII étaient enveloppées et sur le point de se débander. J’ai senti l’ombre de la fin. J’ai arraché à un fuyard son bouclier, dégainé mon glaive, rallié à moi les centurions. J’étais au comble du bonheur.

Bien sûr, je tiens un autre discours au Sénat. Je parle aux sénateurs de la gloire de l’empire, des vertus guerrières et de l’héroïsme de nos ancêtres, des victoires de Scipion et de Marius et de la protection de Rome, qui n’aura plus à craindre d’invasion venue du nord. Aux représentants de l’ordre équestre, je parle d’argent, des nouveaux marchés que j’ouvre à leurs marchands, à leurs banques, à leurs entreprises. Au peuple, je promets l’amélioration de son ordinaire, le gel des prix, le report des dettes, la distribution gratuite de blé.

Ce n’est qu’un écran de fumée. Je ne crois pas à la valeur ni à la légitimité de la guerre. Il y a plus d’héroïsme à soigner les victimes de la peste qu’à gagner des batailles. Je ne crois pas que la guerre soit le révélateur des qualités de l’homme. Ce qui m’attire en elle, c’est le ballet de mort qui m’entraîne jusqu’au jour où… »

Roma, Thermes de Caracalla, 2000

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