Reconnaître

Ulysse dort. Dans le bateau qui le ramène enfin dans son île, Ulysse a sombré dans un sommeil si profond qu’il n’entend ni les voix des marins ni le bruit des rames ni la mer fendue par l’étrave ni le sifflement des vagues bouillonnantes. Un sommeil, dit l’aède, pareil au calme de la mort.
Ulysse dort dans les portes du songe.
Il rêve de Troie, de la longue guerre, de ses compagnons tombés au combat, noyés ou dévorés par le cyclope. Ils ont tous péri, victimes de la folie meurtrière des hommes et des dieux. Il ne reste que lui, l’inventif, l’ingénieux, l’homme aux mille tours. Il rêve de son voyage au pays glacé des morts assoiffés du sang fumant des victimes. Tirésias, le devin aveugle, lui dévoilant son destin, comme si, dans ce monde où sans cesse les dieux se métamorphosent, la cécité était la condition de la clairvoyance. Agamemnon, le pasteur de peuples, le mettant en garde contre la duplicité des femmes. Achille lui confiant qu’une vie infâme vaut mieux que la gloire dont la mort est le prix. Il rêve des femmes qui l’ont aimé et qu’il a quittées. Pénélope, l’épouse, la fille d’Icaros, laissée à Ithaque voilà vingt ans. Circé l’enchanteresse, qui transformait en porcs les hommes égarés sur sa rive. Calypso, la nymphe, qui lui offrit l’immortalité. Nausicaa, la vierge au cœur valeureux. Toutes aimées, aimantes, trahies.
Ils ont navigué toute la nuit. A l’aube, ils ont mouillé dans une crique. Quelques rochers, une caverne, une plage de sable blanc, un sentier de chèvres, des oliviers. Ils débarquent le dormeur sans l’arracher à sa nuit. Quand il s’éveille, Ulysse ne reconnaît pas son île : « Toute chose aux yeux du Maître semblait autre / les longs chemins les ports de bon mouillage / les rochers escarpés et les arbres touffus… » Il ne reconnaît pas dans le jeune pâtre qui vient à lui Athéna, la déesse dont l’œil étincelle. Ses yeux à lui sont embrumés. Ulysse ne reconnaît pas Ithaque.
Et Ithaque ne reconnaît pas Ulysse. Ni Télémaque le fils. Ni Laërte le père. Ni Pénélope l’épouse. Ni les serviteurs, le bouvier, le porcher, le chevrier, les servantes. Ni les prétendants. Un seul être reconnaît le maître : Argos. Le chien. L’attente l’a maintenu en vie. Il n’a pas la force de se lever. Il abaisse les oreilles, remue la queue et meurt doucement de joie.

Pour les humains, il faut un signe. A Télémaque, la voix. A Laërte, le souvenir d’arbres fuitiers, de plants de vigne. A Euryclée, la nourrice, la cicatrice laissée dans sa cuisse par la défense d’un sanglier. Aux prétendants, l’arc qu’Ulysse est seul capable de tendre, la corde qui vibre, la flèche qui vole dans le trou des haches et qui, bientôt, accomplira sa vengeance. A Pénélope, le mystère du lit, secret de leur intimité et témoignage de sa fidélité.
Car rien ne peut ébranler Pénélope. Ni les exhortations de Télémaque, ni la preuve d’Euryclée, ni la mort des prétendants, ni la transformation érotique d’Ulysse, qui fit chavirer le cœur de Nausicaa. Pour le reconnaître, Pénélope prend à son tour au piège Ulysse le rusé.
En grec, reconnaître, anagignôskein, c’est aussi persuader, c’est aussi lire. Lire, c’est reconnaître le piège et s’abandonner à l’enchantement où nous tient le livre.

Sélinonte © Luc Mary-Rabine

Une réflexion sur « Reconnaître »

  1. Beau texte, merveilleuse, heureuse, mémoire qui s’enflamme sur ces quelques ruines.
    Amitiés, Claude

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