{"id":238,"date":"2022-06-03T08:21:57","date_gmt":"2022-06-03T08:21:57","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.lucmaryrabine.com\/?p=238"},"modified":"2022-06-03T08:21:57","modified_gmt":"2022-06-03T08:21:57","slug":"la-ceremonie-des-adieux-iii","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.lucmaryrabine.com\/?p=238","title":{"rendered":"La c\u00e9r\u00e9monie des adieux III"},"content":{"rendered":"\n<p>C\u2019est peut-\u00eatre par la mer que j\u2019aurais d\u00fb commencer &#8211; ou terminer ? &#8211; ma c\u00e9r\u00e9monie des adieux, prendre cong\u00e9 du monde et des hommes, de leur violence, de leur m\u00e9lange inexplicable d\u2019intelligence p\u00e9n\u00e9trante, de superstitions et de sottise brutale.<\/p>\n\n\n\n<p>Face \u00e0 la mer, tourner le dos \u00e0 ma propre vie, pierre lav\u00e9e d\u2019oubli, sans autre bruit que sa lente respiration, sans autre perspective que l\u2019infini, sans autre certitude que mon insignifiance et mon retour prochain au n\u00e9ant.<br>Je puis m\u2019ab\u00eemer pendant des heures dans la contemplation de la mer, pour peu que je sois seul, ou pour autant que nous soyons seuls, toi et moi, immobiles, silencieux, assis dans le sable ou dans les rochers, happ\u00e9s par le vide qui s\u2019insinue en nous et qui lentement nous d\u00e9tache de cette terre.<br>L\u2019immensit\u00e9 de la mer et son indiff\u00e9rence \u00e0 notre destin.<br><br>Elle est mon premier souvenir.<br>J\u2019ai douze mois. Je marche \u00e0 quatre pattes dans le sable. Je suis assis dans l\u2019\u00e9cume de la derni\u00e8re vague. Des silhouettes passent, \u00e0 contrejour. Ce sont des plans fixes, en noir et blanc, comme des photographies.<br>On m\u2019objecte : c\u2019est impossible, pas avant trois ans, c\u2019est un souvenir reconstruit d\u2019apr\u00e8s un r\u00e9cit. Je ne discute pas. Le r\u00e9cit de ma m\u00e8re, c\u2019est son angoisse, la plage qu\u2019elle parcourt comme folle, sans m\u2019imaginer dans la mer \u00e0 trois m\u00e8tres de son transat. Son r\u00e9cit n\u2019est pas mon souvenir.<br>Mon souvenir, c\u2019est la jubilation que me donne la mer.<\/p>\n\n\n\n<p>Au sortir de la guerre, les vacances des Belges se passaient \u00e0 la C\u00f4te, aux petites stations baln\u00e9aires, comme on disait alors, \u00e9chelonn\u00e9es de Knokke \u00e0 La Panne, desservies par un tramway qui suivait lentement le littoral. Je me souviens de plages de sable fin, de brise-lames, de pensions de famille, de longues mar\u00e9es et de ch\u00e2teaux de sable submerg\u00e9s par le flot. La mer du Nord \u00e9tait opaque et froide. Des photographes arpentaient la plage, photographiant les familles et les enfants, et le jour m\u00eame, en fin d\u2019apr\u00e8s-midi, les clich\u00e9s \u00e9taient expos\u00e9s dans la vitrine d\u2019un \u201cphoto-hall\u201d o\u00f9 l\u2019on pouvait les acqu\u00e9rir pour quelques francs. J\u2019ignore ce que devinrent ces milliers de clich\u00e9s. C\u2019\u00e9tait un autre monde. Il m\u2019arrivait d\u2019y porter un costume marin, comme ces enfants sages sur les photographies s\u00e9pia du 19\u00e8me si\u00e8cle.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 douze ans, je d\u00e9couvrais la M\u00e9diterran\u00e9e. Une eau transparente, dans toutes les nuances de bleu, invitant \u00e0 la plong\u00e9e. La rencontre aussi de l\u2019Antiquit\u00e9, des temples de Paestum, des langues anciennes, de Virgile, d\u2019Hom\u00e8re, de Thucydide, d\u2019H\u00e9rodote. Comme les mercenaires de X\u00e9nophon, je m\u2019\u00e9criais : \u201c\u0398\u03ac\u03bb\u03b1\u03c4\u03c4\u03b1 \u03b8\u03ac\u03bb\u03b1\u03c4\u03c4\u03b1\u201d.<br>Mes livres aussi avaient le go\u00fbt du sel : \u201cMoby Dick\u201d, \u201cVingt mille lieues sous les mers\u201d, \u201cL\u2019\u00eele au tr\u00e9sor\u201d, \u201cLe n\u00e8gre du Narcisse\u201d, \u201cLe fr\u00e8re de la c\u00f4te\u201d, \u201cParti de Liverpool\u201d\u2026 Mais plus que tout autre, \u201cl\u2019Odyss\u00e9e\u201d m\u2019enchantait.<br>J\u2019avais douze ans et je me baignais pendant des heures dans les eaux si claires de la mer thyrr\u00e9nienne. Je nageais jusqu\u2019\u00e0 ne plus voir le rivage. Je n\u2019\u00e9tais plus qu\u2019un point infime dans l\u2019immensit\u00e9, \u201ccaelum undique et undique pontus\u201d, le ciel de toute part et de toute part la mer. Puis je regagnais lentement la plage ou les rochers de lave, en m\u2019imaginant \u00eatre Palinure ou Ulysse, pr\u00e9cipit\u00e9s dans les flots, victimes de la m\u00e9chancet\u00e9 des dieux\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Les ann\u00e9es ont pass\u00e9.<br>J\u2019ai lu d\u2019autres livres et d\u2019autres po\u00e8mes. J\u2019ai d\u00e9couvert d\u2019autres rivages.<br>Celui que j\u2019aborde n\u2019est que le terme normal d\u2019une existence qui, somme toute, n\u2019a pas connu de grandes peines.<br>Thal\u00e8s voyait dans l\u2019eau l\u2019\u00e9l\u00e9ment primordial. Si l\u2019on en croit Montaigne, il professait que vivre ou mourir \u00e9taient indiff\u00e9rents. \u201cPar o\u00f9, \u00e0 celuy qui luy demanda pourquoy donc il ne mouroit, il respondit tres-sagement : Par ce qu\u2019il est indifferent.\u201d<br>J\u2019imagine, face \u00e0 la mer, un monde ant\u00e9rieur \u00e0 toute forme de vie. Et j\u2019imagine aussi, quand l\u2019humanit\u00e9 se sera depuis longtemps \u00e9teinte, la mer et son ressac, jusqu\u2019aux jours du grand embrasement solaire.<br>Alors viendra le temps du feu qu\u2019H\u00e9raclite voyait quant \u00e0 lui comme l\u2019\u00e9l\u00e9ment fondamental et qui nous a, selon Platon, avertis qu\u2019on ne se baigne jamais deux fois dans le m\u00eame fleuve.<br>\u039b\u03ad\u03b3\u03b5\u03b9 \u03c0\u03bf\u03c5 \u1f29\u03c1\u03ac\u03ba\u03bb\u03b5\u03b9\u03c4\u03bf\u03c2 \u1f45\u03c4\u03b9 \u03c0\u03ac\u03bd\u03c4\u03b1 \u03c7\u03c9\u03c1\u03b5\u1fd6 \u03ba\u03b1\u1f76 \u03bf\u1f50\u03b4\u1f72\u03bd \u03bc\u03ad\u03bd\u03b5\u03b9, \u03ba\u03b1\u1f76 \u03c0\u03bf\u03c4\u03b1\u03bc\u03bf\u1fe6 \u1fe5\u03bf\u1fc7 \u1f00\u03c0\u03b5\u03b9\u03ba\u03ac\u03b6\u03c9\u03bd \u03c4\u1f70 \u1f44\u03bd\u03c4\u03b1 \u03bb\u03ad\u03b3\u03b5\u03b9 \u1f61\u03c2 \u201c\u03b4\u1f76\u03c2 \u1f10\u03c2 \u03c4\u1f78\u03bd \u03b1\u1f50\u03c4\u1f78\u03bd \u03c0\u03bf\u03c4\u03b1\u03bc\u1f78\u03bd \u03bf\u1f50\u03ba \u1f02\u03bd \u1f10\u03bc\u03b2\u03b1\u03af\u03b7\u03c2\u201d.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"https:\/\/www.blurb.fr\/bookstore\/invited\/9588808\/952573efb0ac8e4b55bb11cfba4a944c2436252d\">https:\/\/www.blurb.fr\/bookstore\/invited\/9588808\/952573efb0ac8e4b55bb11cfba4a944c2436252d<\/a><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"683\" src=\"https:\/\/blog.lucmaryrabine.com\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/22-Brighton-94-1024x683.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-239\" srcset=\"https:\/\/blog.lucmaryrabine.com\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/22-Brighton-94-1024x683.jpg 1024w, https:\/\/blog.lucmaryrabine.com\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/22-Brighton-94-300x200.jpg 300w, https:\/\/blog.lucmaryrabine.com\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/22-Brighton-94-768x512.jpg 768w, https:\/\/blog.lucmaryrabine.com\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/22-Brighton-94-1536x1025.jpg 1536w, https:\/\/blog.lucmaryrabine.com\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/22-Brighton-94-1200x801.jpg 1200w, https:\/\/blog.lucmaryrabine.com\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/22-Brighton-94.jpg 1800w\" sizes=\"auto, (max-width: 709px) 85vw, (max-width: 909px) 67vw, (max-width: 1362px) 62vw, 840px\" \/><figcaption>West Pier, Brighton<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019est peut-\u00eatre par la mer que j\u2019aurais d\u00fb commencer &#8211; ou terminer ? &#8211; ma c\u00e9r\u00e9monie des adieux, prendre cong\u00e9 du monde et des hommes, de leur violence, de leur m\u00e9lange inexplicable d\u2019intelligence p\u00e9n\u00e9trante, de superstitions et de sottise brutale. 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