{"id":277,"date":"2022-12-16T14:43:53","date_gmt":"2022-12-16T14:43:53","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.lucmaryrabine.com\/?p=277"},"modified":"2022-12-16T14:43:53","modified_gmt":"2022-12-16T14:43:53","slug":"hommage-aux-victimes-des-genocides","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.lucmaryrabine.com\/?p=277","title":{"rendered":"Hommage aux victimes des g\u00e9nocides"},"content":{"rendered":"\n<p>Le 9 d\u00e9cembre, la Belgique a rendu hommage aux victimes des g\u00e9nocides perp\u00e9tr\u00e9s au si\u00e8cle dernier : Arm\u00e9niens, Juifs, Tutsis, Khmers.<\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;ai eu l&rsquo;honneur de prendre la parole \u00e0 la Chambre des Repr\u00e9sentants. Une s\u00e9lection des photographies que j&rsquo;ai prises dans les camps nazis et confi\u00e9es au War Heritage Institute y \u00e9tait expos\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Voici le texte de mon intervention.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Photographier, c\u2019est ma fa\u00e7on de voir. C\u2019est aussi ma fa\u00e7on d\u2019entendre. Et c\u2019est ma fa\u00e7on d\u2019\u00e9crire. C\u2019est saisir dans le temps et dans l\u2019espace un fragment de r\u00e9alit\u00e9. Et c\u2019est encore fixer en une fraction de seconde l\u2019image qui permet de remonter dans le pass\u00e9 &#8211; et mes souvenirs deviennent ce que mes photos en font.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a 30 ans, mon regard s\u2019est tourn\u00e9 vers les traces laiss\u00e9es par le temps, la m\u00e9moire et l\u2019Histoire. Des traces parfois banales, si banales que nous passons sans les voir, graffitis, affiches d\u00e9chir\u00e9es d\u00e9color\u00e9es par le soleil et la pluie, \u00e0 la limite de l\u2019abstraction, figures \u00e9tranges surgies pour quelques heures ou quelques jours sur les murs de nos rues, ou encore les innombrables plaques rappelant aux parisiens qu\u2019ici v\u00e9cut un artiste, un peintre, un \u00e9crivain, comm\u00e9morant le sacrifice des FFI tomb\u00e9s pour la Lib\u00e9ration de Paris en ao\u00fbt 1944 ou \u00e9voquant le sort tragique des enfants juifs arrach\u00e9s \u00e0 leurs \u00e9coles, conduits \u00e0 Drancy et d\u00e9port\u00e9s \u00e0 Auschwitz.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai dress\u00e9 alors la cartographie d\u2019un monde en voie de disparition : les anciens h\u00f4pitaux et les vestiges des charbonnages de Li\u00e8ge, ma ville natale. C\u2019\u00e9tait aussi un retour dans mon propre pass\u00e9. Les terrils, couverts de bouleaux et d\u2019accacias, pour les petits li\u00e9geois n\u00e9s au sortir de la guerre, c\u2019\u00e9tait notre far west, le charbonnage de Sainte-Marguerite \u00e9tait encore en activit\u00e9 et quand il a ferm\u00e9 c\u2019est tout le quartier qui est mort peu \u00e0 peu, comme une blessure qui saigne et la vie s\u2019en va, au goutte \u00e0 goutte.<\/p>\n\n\n\n<p>Au terme de ce travail d\u2019arch\u00e9ologie mini\u00e8re, j\u2019ai r\u00e9alis\u00e9 que je temporisais. D\u2019autres ruines, d\u2019autres traces m\u2019attendaient. Celles des camps. Il n\u2019\u00e9tait plus temps d\u2019errer autour et alentour. Il me fallait affronter ce rendez-vous, voir&nbsp; les traces du mal par mes yeux, par mes objectifs, par mon Hasselblad,&nbsp; par mon Leica et non plus par ceux de Claude Lanzmann ou d\u2019Erich Hartmann. Mes yeux, mon bilan, mon oeuvre, les derni\u00e8res traces, celles qui restent l\u00e0, aujourd\u2019hui, des principaux camps de concentration et d\u2019extermination nazis.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Et pendant quelques ann\u00e9es, je suis all\u00e9 de camp en camp, de ghetto en ghetto, de cimeti\u00e8re en cimeti\u00e8re, et j\u2019ai photographi\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9c\u0153urement barbel\u00e9s, miradors, tables de dissection, cr\u00e9matoires, chambres \u00e0 gaz. Les camps o\u00f9 les nazis ont tortur\u00e9, fusill\u00e9, gaz\u00e9 des millions d\u2019hommes, de femmes, d\u2019enfants, parce qu\u2019ils \u00e9taient Juifs ou Tsiganes. Les camps o\u00f9 ils extermin\u00e9 par le travail, par la faim, les coups, le typhus, les marches de la mort ceux qu\u2019ils avaient r\u00e9duits en esclavage : les Juifs qu\u2019ils n\u2019avaient pas fusill\u00e9s au bord d\u2019une fosse commune ni gaz\u00e9s au sortir des wagons, les soldats russes prisonniers, les r\u00e9sistants, les communistes, les sociaux-d\u00e9mocrates allemands et autrichiens, les t\u00e9moins de Jehovah, l\u2019intelligentsia polonaise, tous ceux qui refusaient leur id\u00e9ologie haineuse et perverse.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Mais parfois, il n\u2019y a plus rien \u00e0 voir, car les nazis ont effac\u00e9 leurs crimes et d\u00e9truit eux-m\u00eames leurs installations d\u2019extermination, non qu\u2019ils aient eu des remords, non, ces morts \u00e9taient encore trop pr\u00e9sents , il fallait les expulser de l\u2019Histoire et il ne reste qu\u2019un bout de voie ferr\u00e9e, un monticule de cendres et l\u2019emplacement de fosses communes o\u00f9 la terre rejette encore aujourd\u2019hui des fragments d\u2019os et des boutons de v\u00eatements.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand j\u2019\u00e9tais enfant, quand je rechignais \u00e0 manger ma tartine, \u00e0 finir mon potage, mon p\u00e8re ne me disait pas \u201cmange, tu dois grandir\u201d, mais \u201c\u00e0 Dachau, tu aurais pleur\u00e9 pour cette soupe, pour ce pain\u201d. J\u2019avais 5 ou 6 ans quand j\u2019ai d\u00e9couvert dans sa biblioth\u00e8que les photographies de Lee Miller, de George Rodger, d\u2019Eric Schwab prises au printemps 45, au cours de la progression des Alli\u00e9s en Allemagne : les charniers de Dachau, de Buchenwald, d\u2019Ohrdruf, de Tekla, de Vobelin, les fosses communes de Bergen-Belsen, les cadavres \u00e0 la nudit\u00e9 pitoyable mais aussi les morts-vivants au regard h\u00e9b\u00e9t\u00e9, ceux qu\u2019on surnommait les \u201cmusulmans\u201d. Aujourd\u2019hui encore, il me suffit de fermer les yeux, de convoquer ces images terribles pour les voir aussi pr\u00e9sentes en moi que vous l\u2019\u00eates ici dans cette salle. L\u2019horreur ne m\u2019a jamais quitt\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Bien des fois, on m\u2019a demand\u00e9 \u201cpourquoi ces photos ?\u201d, \u201cpourquoi vous ?\u201d. Demande-t\u2019on \u00e0 un \u00e9crivain pourquoi il \u00e9crit, \u00e0 un peintre pourquoi il peint ? La question est vaine. Je puis cependant vous confier, au risque de vous surprendre, que ce n\u2019\u00e9tait pas un devoir de m\u00e9moire. Ce qui s\u2019est pass\u00e9, s\u2019est pass\u00e9. Je ne puis rien y changer. Les morts sont morts. Ils n\u2019ont nul besoin de nous. Ils sont retourn\u00e9s au n\u00e9ant qui m\u2019engloutira bient\u00f4t \u00e0 mon tour. Ce n\u2019\u00e9tait pas un devoir de m\u00e9moire, c\u2019\u00e9tait un travail de deuil, au sens o\u00f9 Freud l\u2019entendait. De camp en camp, de ghetto en ghetto, je voulais \u00e9prouver physiquement l\u2019absence, entendre les \u00e9chos du silence, ce silence \u201cbruyant du cri innombrable\u201d et traduire mon deuil dans le mode d\u2019expression qui est le mien.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Pourquoi moi ? Parce que ce fut un crime contre l\u2019humanit\u00e9 et comme tel, un crime contre ce qu\u2019il y a d\u2019humain en moi, un crime contre chacun de nous. Et la seule croyance qui s\u2019impose \u00e0 moi dans le silence des camps, moi qui ne crois ni en dieu(x) ni en une survie posthume, mon seul credo, c\u2019est la le\u00e7on que Platon attribue \u00e0 Socrate dans le Protagoras : mieux vaut l\u2019injustice subie que l\u2019injustice commise.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne dissocie pas la photographie de l\u2019\u00e9criture. Tant\u00f4t la photo sert d\u2019\u00e9tincelle et suscite le texte. Tant\u00f4t au contraire c\u2019est le r\u00e9cit, le journal ou la nouvelle qui appelle une photographie. Dans le meilleur des cas, texte et photographie collaborent plut\u00f4t que de s\u2019illustrer, gardant chacun leur ind\u00e9pendance, dans un dialogue qui peut \u00eatre une controverse.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais ces photographies il ne suffit pas de les regarder, il faut aussi les \u00e9couter, entendre les questions qu\u2019elles nous posent, entendre ce qu\u2019elles nous disent de ce monde qui est le n\u00f4tre, ce qu\u2019elle nous disent de nous-m\u00eames, et, enfin, ce qu\u2019elles disent du photographe.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"683\" src=\"https:\/\/blog.lucmaryrabine.com\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/Q1000147-1024x683.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-278\" srcset=\"https:\/\/blog.lucmaryrabine.com\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/Q1000147-1024x683.jpg 1024w, https:\/\/blog.lucmaryrabine.com\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/Q1000147-300x200.jpg 300w, https:\/\/blog.lucmaryrabine.com\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/Q1000147-768x513.jpg 768w, https:\/\/blog.lucmaryrabine.com\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/Q1000147-1536x1025.jpg 1536w, https:\/\/blog.lucmaryrabine.com\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/Q1000147-2048x1367.jpg 2048w, https:\/\/blog.lucmaryrabine.com\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/Q1000147-1200x801.jpg 1200w\" sizes=\"auto, (max-width: 709px) 85vw, (max-width: 909px) 67vw, (max-width: 1362px) 62vw, 840px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Synagogue de Sienne. La communaut\u00e9 de Sienne a \u00e9t\u00e9 an\u00e9antie. \u00a9 Luc Mary-Rabine<\/figcaption><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le 9 d\u00e9cembre, la Belgique a rendu hommage aux victimes des g\u00e9nocides perp\u00e9tr\u00e9s au si\u00e8cle dernier : Arm\u00e9niens, Juifs, Tutsis, Khmers. J&rsquo;ai eu l&rsquo;honneur de prendre la parole \u00e0 la Chambre des Repr\u00e9sentants. Une s\u00e9lection des photographies que j&rsquo;ai prises dans les camps nazis et confi\u00e9es au War Heritage Institute y \u00e9tait expos\u00e9e. 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