Un soir…

Un soir, 22 h 30, à la sortie du métro. Un homme est assis sur le trottoir, il gémit, son petit Yorkshire aboie et s’agite, il a lâché un iPhone. Puis il bascule sur le côté, en position foetale, il ne répond pas à mes questions. Je fais le 18. Message d’accueil : « Votre numéro est enregistré. Un appel infondé sera poursuivi ». Puis un interlocuteur me demande ce que je veux. Je me présente. Je suis médecin. J’explique. Un homme est étendu au sol, ne répond pas, est en détresse, une intervention est justifiée. Je donne le lieu : l’angle de la rue de Sèvres et du Boulevard Raspail, à la sortie du métro. Réponse : « sur Paris ? » Comme s’il y avait d’autres rues de Sèvres croisant le Boulevard Raspail qu’à Paris. Puis : « C’est un SDF ? » Je pense : « Cela ferait une différence ? » Je reprends, j’essaie de rester calme et posé, de me limiter à la description du cas… Bon, on m’envoie un véhicule. Assez vite. Trois pompiers en sortent. Pas de médecin. Je me représente. On ne m’écoute pas. Le petit Yorkshire aboie quand ils s’approchent de son maître. Ils ont l’air excédé. Un grand jeune homme se charge à temps de la petite bête. L’inconnu est placé sur un brancard, je demande : « J’aimerais prendre de ses nouvelles. Dans quel hôpital l’emmenez-vous ? ». Réponse : « Je ne sais pas ». « Puis-je vous laisser mon nom, mon numéro de téléphone ? ». « Ce n’est pas la peine, on ne vous appellera pas ». « Et le chien ? ». « Attachez-le au poteau, on enverra la police ». Ils partent. Ils ont fait leur job. Rien à dire : rapides, efficaces. Nous restons là, le grand jeune homme et moi, navrés, avec un petit chien qui s’est tu et qui, peut-être, ne reverra jamais son maître.

Rue de Sèvres, un soir © Luc Mary-Rabine

Folie douce

Il y avait à Liège, dans le quartier de Sainte-Marguerite, une pauvre femme qu’on appelait « la folle ». Un jour, elle s’était mise à vociférer de sa fenêtre, menaçant de se jeter dans le vide. Un attroupement s’était formé, des policiers étaient intervenus pour l’interner. On parlait alors de folie furieuse ou, au contraire, de folie douce. Le signe le plus sûr de celle-ci, sa signature en sorte, c’était de parler tout seul, en rue, à très haute voix. De nos jours, rien de plus banal que de croiser des gens qui parlent tout seuls, un écouteur à l’oreille, l’iPhone en poche. Une métaphore de notre Société, atteinte de folie douce, quand ce n’est pas de folie furieuse…

Il est d’autres signes de folie que l’épidémie due au coronavirus a mis en évidence : le complotisme, le refus de la vaccination, le recours à des traitements dont l’efficacité est nulle et l’inobservance des précautions élémentaires. Mais l’incompétence et le mépris des conséquences économiques, sociales et médicales des confinements successifs ne sont pas moins fous…

Foule compacte attendant d’être admise à la Chapelle de la médaille miraculeuse, rue du Bac, Paris, 2020