Clytemnestre

« J’ai tout fait moi-même, sans trembler ni faiblir. J’ai tant attendu cette heure, je l’ai tant rêvée, j’y ai tant songé que tous les gestes m’en étaient familiers. Je l’ai pris dans mon voile et j’ai frappé, deux fois, et quand il est à terre, je lui donne le coup de hache qu’on réserve aux offrandes au Seigneur des morts. »

 « Agamemnon est mort et c’est mon oeuvre et je n’entends pas qu’on me la vole. Égisthe n’y est pour rien parce que ce n’est pas pour lui que j’ai tué Agamemnon ni même pour moi, mais pour Iphigénie, mon enfant, pour elle et pour toutes les femmes que les hommes tuent et mutilent et bâillonnent, comme il l’a égorgée et bâillonnée sur l’autel. »

Je publie aujourd’hui sur Blurb une réédition de ma Clytemnestre, le drame des Atrides, illustrée de photographies prises à Athènes, Delphes, Délos, Éphèse…

Elle n’a rien perdu de son actualité, bien au contraire, hélas.

Allons z’enfants…

Voilà six ans, un internaute liégeois avait publié sur FaceBook “qu’Emmanuel Macron est à la politique ce que Mozart est à la musique.” J’avais alors jugé que s’il existait un Prix Nobel de la bêtise, l’auteur de cette sentence aurait certainement mérité d’en être le lauréat. J’avais aussitôt été accusé d’être passé “au côté noir de la force.”

Six ans plus tard, la musique présidentielle a des accents non de Mozart mais de grosse caisse mi-foraine, mi-militaire. Pour la remercier d’avoir le record absolu de 49.3 de la Vème république, Élisabeth Borne s’est fait démissionner (après qu’on lui ait proposé le ministère des Armées) et nous héritons d’un premier ministre tout mignon, “soldat fidèle “, “aux avant-postes”, prêt à oeuvrer “au réarmement de la France”, en imposant aux lycéens un uniforme et en entonnant le chant national propre – qui oserait en douter – à restaurer les valeurs républicaines d’une éducation nationale déliquescente. Le jour de gloire est arrivé et qu’un sang impur abreuve nos sillons… C’est à pleurer de rire sinon à pleurer tout court.

Mais la farce ne s’arrête pas là. Sitôt nommé, le nouveau patron du Quai d’Orsay s’est envolé pour Kiev, préparant le voyage de son maître, qui promet à l’Ukraine des missiles Scalp à longue portée, dont l’effet immédiat sera de rendre plus incertaine et plus lointaine la fin de ce conflit où Putin nous rejoue “la grande guerre patriotique” et Biden “la guerre froide” version Hoover-MacCarthy. Il est triste qu’on en soit réduit à souhaiter la victoire de Donald Trump pour sortir enfin de cette guerre sans vainqueur ni vaincu.

Mais tout va bien, Paris devient invivable sous la férule d’Hidalgo, dans l’attente de Jeux Olympiques qui confineront les Parisiens mieux que le Covid. Hélas, s’il est possible de se vacciner contre les souches virales répertoriées, il n’en va pas de même contre les initiatives aberrantes d’une municipalité bien décidée à rendre impossible la circulation automobile par des sens interdits aléatoires et irrationnels. Prenez le vélo, même octogénaire ou invalide. Non, je vous assure, tout va bien, Rachida Dati pourrait, ô surprise, nous réveiller de ce cauchemar.

Une mort très douce

Ira est passé à l’Orient éternel. 

Depuis quelques semaines, il maigrissait, ne mangeait plus, vomissait le peu qu’il absorbait encore. Le diagnostic n’était pas douteux. 

Il s’en est allé doucement, dans mes bras. Un cathéter, une première injection de ketamine, puis, une fois anesthésié, une seconde injection de barbiturique, et ce fut tout. 

Et je reste là, avec le vide de son absence et mes souvenirs. Nous ne nous reverrons pas.

Lorsque je jugerai mon heure venue, j’espère trouver à mon tour l’assistance nécessaire. 

C’est tellement simple.

Lire

Vers dix ans, je me fis confisquer “Les trois mousquetaires” et “Les aventures de Thil Ulenspiegel”. “Ce n’est pas de ton âge”. Je pris l’habitude de lire en cachette, au coeur de la nuit, avec une lampe de poche, dans l’horreur de toute forme de censure. J’exécrais l’Index des livres interdits et les autodafés qui, d’Alexandrie à Ctésiphon, de Séville à Mexico, illustrent l’histoire du christianisme et de l’islam.
Lire, c’est quitter le monde où nous vivons pour entrer dans un autre univers. Changer d’espace, remonter le temps. Échapper au quotidien, fuir les importuns et les réseaux sociaux. Parcourir avec Balzac les rues du Paris d’avant Haussman, avec Dickens les bas-quartiers de Londres, avec Zola les corons des charbonnages, avec Melville les mers du Sud… Lire, c’est “la vie, mode d’emploi”. Ouvrir le livre est peut-être le moment le plus intense de la lecture. Comme celui, dans la chambre noire, où l’image, encore indistincte, apparaît dans le révélateur. Tout est encore virtuel. Tous les textes sont possibles. Le livre est tout en mon pouvoir sans que j’aie disposé de lui.
Aussi, la première phrase du livre laisse souvent pressentir le bonheur espéré. “Call me Ishmaël”… “J’appartiens à l’une des plus vieilles familles d’Orsenna”… “Dans le vieux pays , ils racontaient, ils aimaient raconter, oui, là-bas, c’est cette histoire qu’ils racontaient…”
C’est une aventure individuelle. Que ce soit dans la solitude d’une chambre ou dans un lieu public, peu importe. Ce qui vous entoure disparaît. Lire est du domaine de l’intime. Lire est par essence a-social.
Aussi la lecture entretient-elle un rapport consubstantiel à la liberté. Non point seulement dans la nature du texte lu mais aussi, mais d’abord, dans l’acte même de lire. Ouvrir un livre, c’est dire : je m’en vais, je m’efface, je suis ailleurs, ne me dérangez pas, ne me parlez pas. Vous ne pouvez me suivre. Noli me tangere…
Les dictateurs ne s’y trompent pas. Point de livres dans les camps de concentration, dans les goulags, dans les prisons où s’entassent les victimes des tyrans et de leurs bourreaux. Point de livres ni d’intimité.

La bibliothèque de Freud, Maresfield Gardens, Londres

Pour l’amour de Freud

Elle a gravi l’escalier de pierre. Au palier, elle a pris la porte de droite. Elle est entrée dans la salle d’attente. Elle y a reconnu les photographies d’Havelock Ellis et de Hanns Sachs. C’est ce dernier qui l’adresse au Professeur. Il lui a parlé de sa famille, de sa façon de vivre.

La porte du cabinet s’ouvre. Freud ne parle pas. Elle entre sans le voir comme une automate. Son regard fait le tour de la pièce, se pose sur les vitrines, les étagères, détaille les objets. Elle n’était pas prévenue. Elle éprouve l’impression d’être dans un temple. Elle pense : “C’est le Vieil Homme de la mer et voilà les trésors qu’il a ramenés des profondeurs marines.”

Freud parle enfin. Il lui dit : “Vous êtes la première personne à regarder les objets plutôt que de me regarder, moi.”

Elle ne répond pas. Elle regarde une petite lionne au pelage d’or qui vient vers elle sur le tapis. Peut-être était-elle cachée derière le divan ? Freud l’avertit : “Ne la touchez pas, elle mord, elle n’est pas commode avec les étrangers.” Elle ignore l’avertissement. Elle s’accroupit sur le parquet. Yofi, la chow-chow, pose son museau dans sa main, blottit sa tête au creux de son épaule.

D’après H. D. (Hilda Doolittle), “Pour l’amour de Freud”, Des femmes / Antoinette Fouque, 2010.

Amphore à figures noires, Attique, 5ème siècle BC. Collection de Freud, Maresfield Gardens, Londres.

Jusqu’où va-t’on trop loin ?

« Nemo enim est tam senex qui se annum non putet posse vivere », Personne n’est si vieux qu’il ne pense pouvoir encore vivre une année… C’est ce qu’écrit Cicéron à Atticus dans son traité sur la vieillesse.

Jusqu’où va-t’on trop loin ?

Lün, le dernier chow-chow, ne s’approchait plus du maître qu’elle aimait. L’odeur dégagée par la putréfaction des tissus dévorés par le carcinome et la radiothérapie rebutait la chienne qui allait se blottir dans le coin le plus reculé de la pièce. Le lit fut dressé au rez-de-chaussée, dans la pièce où il avait reçu des analysants jusqu’en juillet. On  l’entoura d’une moustiquaire pour préserver Freud des insectes attirés par la gangrène. 

Il était temps de partir. 

Le 21 septembre, il demanda à son médecin, Max Schur, de mettre un terme à une torture qui n’avait plus de sens. Schur commença les injections de morphine. Freud s’éteignit dans la nuit du 22 au 23 septembre. Anna et Lux l’avaient veillé sans interruption pendant quarante heures.

Le dernier livre que lut Freud fut “La peau de Chagrin”.

L’Allemagne avait envahi la Pologne le 1er septembre.

Maresfield Gardens, Londres

Extrait de « Chemins croisés », tome III, travail en cours.

Été 2023

Il n’est pas prudent de nos jours d’exprimer la moindre opinion qui ne soit conforme à la bien-pensance admise et tolérée, en particulier quand la dictature se voile des oripeaux de la démocratie.

Sur l’Ukraine [                            -]

Sur la France et Macron [———————-]

Sur Biden [—————————-]

Sur la mairie de Paris, savez-vous la différence entre Dietrich von Choltitz et Anne Hidalgo ? Von Choltitz a refusé de détruire Paris.

Mais sur Polanski, ne manquez sa « promenade à Cracovie », un très grand documentaire sur l’enfant caché qu’il fut dans une famille polonaise.

Actuelles

Sur une table de la librairie Gallimard, le livre de Robert Badinter : Vladimir Poutine / L’accusation. Soit. Mais l’ancien Garde des sceaux n’a, à ma connaissance, jamais dressé l’acte d’accusation de G. W. Bush pour l’invasion de l’Irak et la torture pratiquée jusqu’aujourd’hui à Guantanamo, ni de N. Sarkozy pour l’invasion de la Libye, ni de B. Netanyahu pour l’occupation de la Cisjordanie et les exactions qu’y commettent les colons israëliens.

En passant devant la Librairie des femmes, j’y note une affiche « we stand with Ukraine » sur fond du drapeau ukrainien. Soit. Faut-il donc, dans une librairie parisienne, marquer son soutien en anglais ? Sommes-nous à ce point les valets des Américains ?

Le Président indien reçoit la Grand-Croix de la Légion d’Honneur. Pour vendre à l’Inde quelques Rafales, on « oublie » la nature du parti présidentiel indien.

Chemins croisés

La plupart des hommes éprouvent pour voyager le besoin d’un groupe, d’amis, de compagnons. Les motifs sont variables. Besoin de sécurité, volonté de puissance, peur du tête à tête… Freud ne dérogeait pas à cette règle. Les rares occasions où il est seul, à Londres, à Milan, à Rome, il se plaint, il envisage d’écourter son voyage.
Deux oeuvres célèbres illustrent la présence bienveillante et protectrice d’un guide aux côtés du voyageur. La plus ancienne : l’Énéide. Dans le sixième chant, la Sybille escorte Énée dans l’au-delà, des Enfers aux Champs Élysées où il retrouve son père, Anchise, qui lui dévoile le destin de Rome : “tu regere imperio populos, Romane, memento, haec tibi erunt artes”. La seconde, c’est la Divine Comédie, où Virgile lui-même escorte Dante des Enfers aux portes du Paradis.
C’est une citation de Virgile que Freud place en épigraphe de “L’Interprétation du rêve” : “Flectere si nequeo superos, Acheronta movebo”. Dans le dernier chapitre du livre, Freud reprend la citation : “Tout ce qui est réprimé dans notre esprit, qui n’a pu, pendant la veille, réussir à s’exprimer, parce que ce qu’il y a de contradictoire en lui s’oppose, ce qui a été coupé de la perception interne, tout cela trouve pendant la nuit, alors que les compromis règnent, le moyen et le chemin pour pénétrer de force dans la conscience. Flectere si nequeo superos, Acheronta movebo.” Des années plus tard, Freud précise le sens qu’il donne à cette citation virgilienne. “Pour moi, je l’avais adoptée uniquement pour mettre l’accent sur une pièce maîtresse de la dynamique du rêve. La motion de désir repoussée par les instances psychiques supérieures (du désir refoulé du rêve) met en mouvement le monde psychique souterrain (inconscient) afin de se faire percevoir.” (1)
J’ai mis des photographies de mes pérégrinations italiennes en résonance des pas de Freud. Pourquoi Freud ? Je pourrais (me) répondre par le Witz bien connu : “Et pourquoi pas ?” Sinon que l’invention de Freud, c’est “le sujet que la parole met au monde – la parole, ou ce qu’il vaudrait mieux nommer la signifiance, l’ouverture d’une possibilité de sens.” (2)

1. Lettre à Werner Achelis, 30 janvier 1927, Correspondance, 1873-1939, Lettres choisies par E. Freud, trad. de A. Berman, Gallimard, 1979, p 408.
2. Jean-Luc Nancy, L’Adoration, « Freud – pour ainsi dire », Galilée, 2010.

Brèves

Après un long silence, quelques actualités :

  • l’opposant d’Erdogan, entre les deux tours de l’élection présidentielle turque, développe des thèses ultra-nationalistes
  • Zelensky fait le tour des capitales européennes Rome, Berlin, Paris, Londres puis s’en va à Ryad, New Dehli puis au G7 tenu au Japon pour demander des armes, encore et encore
  • J. Kauffmann, éditorialiste du Monde, recommande l’entrée dans l’OTAN de l’Ukraine, ce qui, automatiquement, entraînerait nominalement l’OTAN dans la guerre avec la Russie, sans réfléchir que ce fut par un engrenage comparable que la guerre entre la Serbie et l’Autriche-Hongrie entraîna l’Alliance contre l’Entente en juillet 1914
  • la Chine adresse aux États du G7 l’expression de son vif mécontentement pour leurs attaques et leur ingérence dans la politique intérieure chinoise
  • d’anciennes républiques soviétiques (Kazakhstan, Kirghizistan, Tadjikistan, Turkmenistan, Ouzbékistan) sont reçues à Xi’an par Xi Jin Ping
  • le ministre de l’Intérieur, G. Darmanin, reçoit le soutien du premier ministre après ses critiques de la Ligue des Droits de l’Homme
  • le ministre Agnès Firmin Le Bodo déclare que « pour l’aide active à mourir il est essentiel de suivre tout le processus », pour un contrôle a priori et a posteriori
  • les manifestants interpellés en France lors de manifestations sont fichés politiquement 
  • après 12 ans de guerre civile et 400.000 morts, la Syrie revient dans la Ligue Arabe, dans un rapprochement entre Ryad et Téhéran

Dicente quodam in sermone communi : « Ἐμοῦ θανόντος γαῖα μειχθήτω πυρί, » « Immo », inquit, « ἑμοῦ ζῶντος, » planeque ita fecit. 

Suétone, Vie de Néron, 38