Chemins croisés

J’ai eu le plaisir de présenter à la Société Belge de Psychanalyse mes « chemins croisés ».

Cet exposé peut être visualisé sur YouTube.

Argument

Luc Mary-Rabine confronte aux siens les voyages de Freud en Italie (1895-1923). De ce dialogue fait de photographies, de souvenirs, de citations de la correspondance et des textes freudiens émergent de singulières convergences : le goût de l’Antiquité, la passion d’en collectionner les artéfacts, le besoin irrépressible de voyager, la passion des livres, une judéité sans dieu et la recherche du sens et de la signifiance. L’auteur approfondit le rapport de Freud à la photographie dans ses portraits, icônes et symboles, dans la métaphore photographique qu’il utilise pour décrire le fonctionnement psychique de la première topique et les images composites dont il illustre le travail de condensation onirique, les souvenirs-écrans et le witz. L’auteur termine par son rapport personnel entre la trace photographiée et l’absence.

This 5th volume of “Chemins croisés” is a lecture given by Luc Mary-Rabine at the Belgian Society of Psychoanalysis. The author first compares Freud’s numerous trips to Italy with his own. This kind of dialog allows singular similarities : the love of Antiquity, antiques and books collection, judaism and the meaning of life and death. Then the author questions the role of photography in Freud’s life and works : Freud’s portraits, the photography metaphor, Galton’s composite portraits as a model in the dream, the witz and the screen memories. The author concludes by asserting the relationship between the trace and the absence in his work.

Présentation

L’oeuvre photographique de Luc Mary-Rabine se déploie dans diverses directions au centre desquelles on trouve toujours l’homme et son monde. Ses photographies sont consacrées à la trace laissée par l’homme, modulée par le temps, dans un rapport où la mémoire et l’oubli dialoguent et s’affrontent. Elles peuvent aussi emprunter des avenues moins tragiques, dans ce qu’on appelle la “street photography”, ou plus secrètes où il arpente la nuit, le silence et la solitude.

À Berlin ! À Berlin !

Nana se meurt.

Sous ses fenêtres, la foule défile, hurlant “À Berlin ! À Berlin ! À Berlin !” 

On sait comment le livre de Zola et comment cette guerre franco-prussienne se terminent et comment les boucheries du XXème siècle commencent.

Mais Emmanuel Macron ne parle et ne rêve que de guerre et de “la menace russe existentielle”. La guerre, un langage militaire, le culte du chef, exigent tout naturellement fidélité et obéissance. C’était déjà le langage tenu pendant le Covid. C’est une valorisation de son narcissisme. Peut-être, plus prosaïquement, le moyen de se maintenir au pouvoir et de retarder voire d’annuler la prochaine élection ? Et de faire oublier la dissolution de juin 2024 et ses conséquences désastreuses.

Il s’en va en Chine pour convaincre celle-ci d’appuyer sa position sur l’Ukraine. Fin de non-recevoir. Il est exaspéré, enfreint le protocole, vante à des étudiants “le misanthrope” de Molière, puis, une fois rentré à Paris, menace la Chine de droits de douane dans les prochains mois si le déficit commercial ne se réduit pas. Il n’est pas seulement mégalomane, il est ridicule.

Le surlendemain, le voilà à Londres, pour y rencontrer Starmer, Merz et Zelensky. Il exhorte à maintenir “l’effort de guerre”, à résister à “l’esprit de division” et insiste sur la nécessité de maintenir la pression sur Moscou. Après sa visite à Londres, Zelensky rencontre les responsables de l’Otan et de l’UE à Bruxelles.

Le divorce entre les choix des “leaders” politiques et le désir des citoyens est criant. Mais que faire ? Sinon attendre la fin de cette présidence abjecte en croisant les doigts ?

Génocide ?

Vous avez dit génocide ?

Non. La guerre menée par Israël au Hamas est une réponse légitime au massacre, aux viols, à l’enlèvement d’otages torturés, affamés, assassinés par une organisation terroriste commanditée par l’Iran, dont le but déclaré est la disparition d’Israël.

Riposte implacable mais qui n’excède pas les bombardements d’Hambourg, de Dresde, d’Hiroshima, de Pnom Penh, de Grosny . Riposte motivée par la rétention des otages et par l’utilisation par le Hamas de la population de Gaza en bouclier humain. Population d’ailleurs qui avait manifesté sa liesse au lendemain du pogrom du 7 octobre 2022.

Car ce fut un pogrom qui a réveillé dans la mémoire juive ceux commis en Bessarabie, en Ukraine, en Pologne, en Lithuanie, qui culminèrent dans les massacres commis avec la complicité des populations locales par les Einsatzgruppen nazis et dans les camps de la mort. Ce passé tragique fut la raison d’être d’Isaël. Le massacre commis par le Hamas ne pouvait rester impuni et devait être vengé.

L’accusation absurde portée contre l’État d’Israël d’être “génocidaire”, étendue d’ailleurs à tous les Juifs de la diaspora, comme on a pu le voir à l’université de Lyon la semaine dernière, est la dernière mouture du négationnisme et de l’antisémitisme qui le motive. On ne nie plus les chambres à gaz, non, ce n’est après tout qu’un “détail de l’Histoire”. Elles n’ont plus d’importance. Israël génocidaire, voilà qui est commode pour gommer Auschwitz, le “relativiser”, comme il me fut dit il y a quelques années par un triste individu. L’antisionisme, disait Vladimir Jankelevitch, c’est “la trouvaille miraculeuse qui permet d’être démocratiquement antisémite”.

Je n’aime pas Benjamin Netanyahu. Je n’ai jamais approuvé sa politique discriminatoire, les colonies de Cisjordanie et ses concessions aux partis ultra-orthodoxes. Je le tiens pour co-responsable de l’assassinat de Yitzak Rabin. Mais l’explosion d’antisémitisme dans la Société occidentale nous contraint à “serrer les rangs”, à soutenir Israël contre le monde entier. C’est, malgré ses imperfections, la seule démocratie du Moyen-Orient.

Il n’est pas étonnant que les États à la pointe des accusations et des mesures anti-israéliennes soient l’Espagne, qui commit le premier génocide systématique de sa population juive aux 15ème et 16ème siècles, la Flandre et les Pays-Bas qui collaborèrent activement avec l’Allemagne nazie, l’Italie où la réhabilitation de Mussolini progresse discrètement, la France elle-même dont la gauche soit-disant insoumise est au contraire soumise à l’islamisme le plus abject. 

Tous ces indignés gardent le silence devant les massacres du Soudan, de Goma, de Birmanie ou devant la situation tragique des femmes afghanes. Cela ne les intéresse pas. Il serait difficile de les imputer aux Juifs.

Memory of the ghetto, Vilna

Freud, l’Italie, la photographie

Ces “Chemins croisés” qui intègreront la bibliothèque de la Société Belge de Psychanalyse après celles du Musée Freud de Vienne et du Musée Freud de Londres sont une confrontation ou, plutôt, un dialogue entre les voyages de Freud en Italie et mes errances photographiques dans ce pays que j’eus le bonheur de découvrir il y a plus de soixante ans. Je les ai conçus comme un parcours de citations, d’associations libres, de souvenirs, de photographies des lieux que j’aime.
Il n’est pas inutile de préciser le contexte dans lequel ce travail vit le jour. En 2019, j’appris que je n’étais pas immortel. Je déclinai le traitement dégradant qu’on me proposa à Paris et je fixai les limites de ce que je consentais à endurer. Je décidai de revoir Rome, Londres, Athènes puis Venise, où j’écrivis et photographiai ma “Cérémonie des adieux”. Venise, en décembre 2021, était plongée dans un épais brouillard, comme en partance, elle aussi…
J’avais l’intention de revoir la Chine au printemps 2020 et j’avais programmé un périple de Shangaï à Canton. Hélas, comme on dit en yiddish : dèr mentsh tracht un got lacht, l’homme fait des plans et dieu rit ! En fait de Chine, l’épidémie de Covid déferla sur le monde et aux contraintes de ma chimiothérapie s’ajoutèrent les mesures liberticides, les unes raisonnables, les autres arbitraires jusqu’à l’absurde, des confinements, des couvre-feu, des attestations de déplacement dérogatoire, des vaccinations. Last but not least, j’eus la douleur de perdre mon Tervuren que j’aimais et qui m’aimait profondément et la souffrance fut si vive, si profonde et si longue qu’elle en était par moment intolérable.
Ces “Chemins croisés” ne sont pas une xième biographie de Freud. Ils ont été pour moi un Trauerarbeit, un travail de deuil. Freud est présent, certes, dans les ruines de Pompéi, de Paestum, d’Agrigente, et plus encore peut-être du Palatin. Freud courant les antiquaires de la Via Margutta et de la Via del Babuino et qui lit sur chaque enseigne de magasin le mot “antiquités”. Freud qui abandonne son Baedeker pour les joies d’une baignade au Lido de Venise ou à la plage de Sorrente. Mais il est aussi l’archéologue de la psyché, l’auteur de la pulsion de mort, du ça, de L’avenir d’une illusion et du Malaise dans la civilisation.


https://www.blurb.fr/b/12600079

Chemins croisés

Roger Willoughby a mis en ligne les 4 volumes de mes chemins croisés sur le site  historiesofpsychoanalysis.com

Voici le texte de présentation :

These four volumes confront Luc Mary-Rabine’s love of antiquity and psychoanalysis with Freud’s numerous trips to Italy, his endless collection and his passion for literature. The author illustrated some texts, dreams and correspondence with his own photographs and comments, hence the title “Chemins Croisés”, crossing pathways. Volume I starts in Vienna, 19 Berggasse, and follows Freud in his trips to Venice (1895, 1897 & 1898), in his discovery of Florence and Tuscany (1896 & 1897), Verona and Milan (1898), Rome (1901), Naples and Pompei (1902). Those are the crucial years of Freud’s auto-analysis, the discovery of the sexual aetiology of neuroses and the Oedipus complex. He starts collecting antiques and is passionate about archeology. He publishes The Interpretation of Dreams. Psychoanalysis was born.

Volume II starts in Athens and Freud’s experience on the Acropolis (1904), then the Italian lakes (1905), Florence and Rome (1907), Rome and Sicily with Ferenczi (1910), Rome again with Ferenczi (1912), Venice with Anna (1913) and Rome with Minna Bernays (1913). Psychoanalysis is now recognised internationally and deals not only with neuroses but also with art and literature: Jensen’s Gradiva, Leonardo da Vinci’s Anna Metterza, Michelangelo’s Moses. Alas, the decade is interrupted by World War I and I include in this volume my photographs of the war vestiges and Freud’s writings on violence and death.

Volume III focuses on the last trip to Rome (1923). It is the longest: three weeks with his Antigone and we follow Freud and Anna day by day, step by step, in Rome and Tivoli. Upon his return to Vienna he is operated by Professor Pichler for a palate cancer. We then follow Freud in his love of dogs, in his collection of antiques, especially in Oedipus’ figures, and the use of archeology in the psychoanalytic theories.

Volume IV is different from the previous books and deals with the author’s and Freud’s attitude towards age, illness, books, photography and Judaism. It focuses especially on the significance of traces and on the role of photography in Freud’s life and metaphors. Then we follow Freud in his last trip, not to Rome, but to London and the final journey.

Traces

Une exposition des photographies que j’ai prises dans les bâtiments et dans les ruines des camps nazis est organisée par la collaboration du War Heritage Institute de Bruxelles et du Centre d’Action Laïque de Namur.

Voici le texte qui résume ma démarche et qui y sera lu à ma demande.

« La trace est au coeur de mon oeuvre de photographe. Traces des camps, objet de cette exposition, mais aussi traces des anciens charbonnages de ma ville natale, traces des deux guerres mondiales, ou encore les ruines de l’Antiquité où mes chemins ont croisé ceux de Freud, car il arrive qu’un chercheur de traces croise celles d’un autre chercheur de traces… Pendant une dizaine d’années, je suis allé de camp en camp, de ghetto en ghetto, de cimetière en cimetière, photographiant miradors, barbelés, tables de dissection, crématoires, chambres à gaz, et quand il ne reste rien, les voies ferrées et l’emplacement de fosses communes où la terre rejette encore aujourd’hui des fragments d’os.

D’exposition en exposition, mes photographies ont été présentées comme un travail de mémoire. L’œuvre échappe à son créateur car ce n’était pas mon intention. Les camps ont été ma scène primitive et je n’avais nul travail à accomplir. Dès l’enfance j’avais découvert les images prises par les Allemands à Auschwitz et à Varsovie et par les Alliés, au printemps 45, à Bergen-Belsen, Dachau, Buchenwald, Ohdruf, Tekla, Vobelin. Il me suffit de fermer les yeux, de convoquer les photographies de Lee Miller, de George Rodger, d’Éric Schwab, pour voir, présentes en moi, les images des malheureux sur la rampe de Birkenau et celles des charniers, des fosses communes, des cadavres à la nudité obscène et pitoyable, des morts-vivants qu’on appelait alors les musulmans. Ce n’était pas un travail de mémoire, c’était un travail de deuil. Je voulais éprouver physiquement le vide, entendre les échos du silence, ce silence « bruyant du cri innombrable », et traduire mon deuil dans le mode d’expression qui est le mien.

Le mot vestige vient du latin vestigium. Vestigium c’est l’empreinte des pas, la trace du pied ou du fer d’un cheval. C’est aussi la piste du gibier que traque le chasseur. Ma piste, celle que depuis 50 ans, j’interroge avec pour arme un Leica, un Nikon, un Hasselblad, c’est le rapport qu’entretiennent traces et absence. C’est sur cette ligne fragile que je m’avance, jusqu’au jour où mes photographies seront à leur tour les traces de mon absence.”

Memory of the ghetto, Vilna

Tu quoque, fili mi

Le 15 mars – les Ides de mars -, je relis toujours Suétone, Plutarque, Montaigne et Shakespeare.

“Nam et quondam, cum apud Xenophontem legisset Cyrum ultima ualitudine mandasse quaedam de funere suo, aspernatus tam lentum mortis genus subitam sibi celeremque optauerat; et pridie quam occideretur, in sermone nato super cenam apud Marcum Lepidum, quisnam esset finis uitae commodissimus, repentinum inopinatumque praetulerat.”

Il avait lu chez Xénophon que Cyrus, dans sa dernière maladie, avait donné les instructions de ses funérailles. Plein de mépris pour une mort si lente, il avait souhaité que la sienne soit subite et rapide. La veille de son assassinat, dînant chez Lépide, la conversation avait évoqué la façon la plus agréable de finir sa vie. Il la préférait soudaine et inattendue.

Brutus : “Préférez-vous César vivant, et mourir esclaves, ou César mort, et tous vivre libres ? César m’aimait, je le pleure. Il connut le succès, je m’en réjouis. Il fut vaillant, je l’honore. Mais il fut ambitieux et je l’ai tué. Pour son amitié, des larmes. Pour sa fortune, un souvenir joyeux. Pour sa valeur, du respect. Et pour son ambition, la mort. Qui parmi vous est assez vil pour accepter d’être esclave ?  » (Shakespeare, Jules César, Acte III, scène 2).

Le « Tu quoque, fili mi » servait à illustrer le vocatif de filius et de meus. César, d’après Suétone, s’exprima en grec : « Toi aussi, tu es de ceux-là, toi, mon fils ». Brutus passait pour son fils naturel. Selon Plutarque, c’est quand il vit Brutus parmi ses assassins qu’il cessa de résister et se voila le visage de sa toge. Il tomba dans la curie de Pompée, au pied de la statue de son ancien rival.

Dans l’interprétation de son rêve « Non vixit », Freud cite et commente le passage de Shakespeare. Il avait interprété à 14 ans le rôle de Brutus dans un poème de Schiller. Il y revient encore dans l’histoire de « l’homme aux rats ». L’assassinat de César, un passage à l’acte oedipien ?

Forum de César, Rome

Livres Blurb France

Livres Blurb France
— À lire sur www.blurb.fr/books/12301605-chemins-crois-s-iv

Ces quatre livres sont consacrés aux voyages de Freud en Italie et à la fascination qu’exerça l’Antiquité sur le fondateur de la psychanalyse. Les photographies sont issues de mes propres errances italiennes, de mon amour pour ce pays, pour la civilisation gréco-romaine, pour ses écrivains et philosophes.

Une mort très douce

J’ai rêvé la nuit dernière d’Élendil. Sa robe était d’un gris très pâle, presque blanche. Il était âgé et retombait du galop dans un petit trot. Nous traversions une lande. Une route était encombrée de voitures immobilisées, que nous dépassions. Nous entrions dans une petite ville. Les rues étaient encore pavées à l’ancienne. Il n’y avait pas une âme.
Élendil, Shams, Mirimir, Mackenzie, Ira, les animaux qui m’ont aimé et que j’ai aimés bien plus que les humains. Ils peuplent encore mes rêves.
Ira est mort dans mes bras. Depuis plusieurs semaines, il mangeait à peine, il maigrissait. Le diagnostic ne faisait aucun doute. La vétérinaire lui a fait une injection de kétamine puis de penthotal. Ce fut très simple : une mort très douce… J’aimerais qu’il en soit de même pour moi le moment voulu. Le moment que je choisirai.
Freud disait que les chiens aiment sans ambivalence. Mais la réciproque est vraie. Je les ai aimés, moi aussi, sans ambivalence et leur mort m’a donné une douleur violente que le temps a engourdie mais n’a jamais apaisée.

θάνατος δέ μοι ἐξ ἁλὸς αὐτῷ
ἀβληχρὸς μάλα τοῖος ἐλεύσεται, ὅς κέ με πέφνῃ
γήραι ὕπο λιπαρῷ ἀρημένον· ἀμφὶ δὲ λαοὶ
ὄλβιοι ἔσσονται· τὰ δέ μοι φάτο πάντα τελεῖσθαι.


Une mort très douce me viendra (loin) de la mer
et m’emportera accablé d’une vieillesse opulente
entouré de peuples heureux
tel est l’avenir qu’il m’a prédit
Homère, Odyssée, 23, 280-4.

Une mort très douce…

C’est la prédiction du devin Tirésias dont Ulysse fait part à Pénélope avant l’amour. Mais pour que la prophétie s’accomplisse, il lui faudra reprendre sa vie d’errance, de ville en ville, jusqu’au jour où il rencontrera l’Étranger qui prend une rame, l’aile du navire, pour une pelle à grain. Alors s’apaiserait le courroux du dieu de la mer.
Ulysse revient, Ulysse repart. Calypso, Circé, Nausicaa, Pénélope, aucune femme ne l’a retenu. Sa quête n’a de fin que dans la mort. Aucune possession ne la satisfait. C’est l’objet a de Lacan.
La mort le prendra de la mer ou à distance de la mer. Le vers d’Homère permet cette double interprétation et j’aime cette ambiguïté, ce flou qui est celui qui nous attend tous et qui porte autant sur l’heure que sur la manière.

Une mort très douce…

C’est aussi le titre du récit de Simone de Beauvoir sur la fin de sa mère. J’ai beaucoup aimé ce livre lorsque je le lus à sa parution en 1964. J’avais 16 ans et je dus affronter le mécontentement de mes parents auxquels le couple Sartre-Beauvoir inspirait une vive répugnance. Leur autorité n’avait d’ailleurs de satisfaction que dans la censure de mes lectures.


Françoise de Beauvoir souffre d’un cancer du côlon. Le livre relate sa déchéance physique, sa souffrance, le déni, la volonté de vivre envers et contre tout, et, en miroir, l’effroi de l’écrivain et, en fin de compte, le nombrilisme de “la Prof”.
J’aimais alors la conclusion de Beauvoir : “On ne meurt pas d’être né, ni d’avoir vécu, ni de vieillesse. On meurt de quelque chose. (…) Il n’y a pas de mort naturelle : rien de ce qui arrive à l’homme n’est jamais naturel puisque sa présence met le monde en question. Tous les hommes sont mortels : mais pour chaque homme sa mort est un accident et, même s’il la connaît et y consent, une violence indue.”


Mais c’est faux, bien entendu, archi-faux. La mort est naturelle. Et plus encore : souhaitable. Elle est le seul remède à la vieillesse.
Hommes et bêtes partagent un sort commun. Le nier n’est que la survivance de l’anthropocentrisme. J’ai longtemps cru que Dieu en était le dernier avatar, que Darwin et Freud lui avaient avaient tordu le cou. Mais non, l’anthropocentrisme se suffit à lui-même, quitte à se noyer en admirant son reflet dans le cours des ans.

Mulberry B, Gold Beach

Vieillir

« J’appris à Thales le premier de vos sages, que le vivre & le mourir estoit indifferent : par où, à celuy qui luy demanda, pourquoy donc il ne mouroit,
il répondit tres sagement, Pource qu’il est indifferent. »
Montaigne, Les Essais, Que Philosopher, c’est apprendre à mourir
Édition de Pierre Coste, Paris, 1725.


Mais il vient un jour où ce n’est plus indifférent.
On passe une ligne, comme ces voyageurs d’autrefois dont le navire franchissait le parallèle de l’équateur, bien avant les transhumances des touristes encaqués dans les vols longs courriers de Boeing ou d’Airbus.
Vivre devient pesant. On ne se fait plus d’llusion. L’âge est là. La distinction entre la vieillesse et la maladie s’estompe : le corps vous trahit, pièce par pièce, morceau par morceau, organe par organe. Tout vous devient difficile : se lever, cuisiner, manger, sortir, passer le fleuve, voyager, faire la queue, enregistrer des bagages. Prendre l’avion ou le train vous fait désormais horreur. Vous êtes las.
Vous vous détachez lentement du monde, de vos souvenirs, de votre famille, de vos amis, de vos tableaux, de vos livres. L’imbécillité des hommes cesse de vous importer. Elle ne suscite plus qu’un haussement d’épaule résigné. Seule demeure la tendresse pour ceux qui partagent vos jours : un être aimé, un chien ou un chat. C’est le dernier rempart.
Le vivre et le mourir ne sont plus indifférents.