La cérémonie des adieux III

C’est peut-être par la mer que j’aurais dû commencer – ou terminer ? – ma cérémonie des adieux, prendre congé du monde et des hommes, de leur violence, de leur mélange inexplicable d’intelligence pénétrante, de superstitions et de sottise brutale.

Face à la mer, tourner le dos à ma propre vie, pierre lavée d’oubli, sans autre bruit que sa lente respiration, sans autre perspective que l’infini, sans autre certitude que mon insignifiance et mon retour prochain au néant.
Je puis m’abîmer pendant des heures dans la contemplation de la mer, pour peu que je sois seul, ou pour autant que nous soyons seuls, toi et moi, immobiles, silencieux, assis dans le sable ou dans les rochers, happés par le vide qui s’insinue en nous et qui lentement nous détache de cette terre.
L’immensité de la mer et son indifférence à notre destin.

Elle est mon premier souvenir.
J’ai douze mois. Je marche à quatre pattes dans le sable. Je suis assis dans l’écume de la dernière vague. Des silhouettes passent, à contrejour. Ce sont des plans fixes, en noir et blanc, comme des photographies.
On m’objecte : c’est impossible, pas avant trois ans, c’est un souvenir reconstruit d’après un récit. Je ne discute pas. Le récit de ma mère, c’est son angoisse, la plage qu’elle parcourt comme folle, sans m’imaginer dans la mer à trois mètres de son transat. Son récit n’est pas mon souvenir.
Mon souvenir, c’est la jubilation que me donne la mer.

Au sortir de la guerre, les vacances des Belges se passaient à la Côte, aux petites stations balnéaires, comme on disait alors, échelonnées de Knokke à La Panne, desservies par un tramway qui suivait lentement le littoral. Je me souviens de plages de sable fin, de brise-lames, de pensions de famille, de longues marées et de châteaux de sable submergés par le flot. La mer du Nord était opaque et froide. Des photographes arpentaient la plage, photographiant les familles et les enfants, et le jour même, en fin d’après-midi, les clichés étaient exposés dans la vitrine d’un “photo-hall” où l’on pouvait les acquérir pour quelques francs. J’ignore ce que devinrent ces milliers de clichés. C’était un autre monde. Il m’arrivait d’y porter un costume marin, comme ces enfants sages sur les photographies sépia du 19ème siècle.

À douze ans, je découvrais la Méditerranée. Une eau transparente, dans toutes les nuances de bleu, invitant à la plongée. La rencontre aussi de l’Antiquité, des temples de Paestum, des langues anciennes, de Virgile, d’Homère, de Thucydide, d’Hérodote. Comme les mercenaires de Xénophon, je m’écriais : “Θάλαττα θάλαττα”.
Mes livres aussi avaient le goût du sel : “Moby Dick”, “Vingt mille lieues sous les mers”, “L’île au trésor”, “Le nègre du Narcisse”, “Le frère de la côte”, “Parti de Liverpool”… Mais plus que tout autre, “l’Odyssée” m’enchantait.
J’avais douze ans et je me baignais pendant des heures dans les eaux si claires de la mer thyrrénienne. Je nageais jusqu’à ne plus voir le rivage. Je n’étais plus qu’un point infime dans l’immensité, “caelum undique et undique pontus”, le ciel de toute part et de toute part la mer. Puis je regagnais lentement la plage ou les rochers de lave, en m’imaginant être Palinure ou Ulysse, précipités dans les flots, victimes de la méchanceté des dieux…

Les années ont passé.
J’ai lu d’autres livres et d’autres poèmes. J’ai découvert d’autres rivages.
Celui que j’aborde n’est que le terme normal d’une existence qui, somme toute, n’a pas connu de grandes peines.
Thalès voyait dans l’eau l’élément primordial. Si l’on en croit Montaigne, il professait que vivre ou mourir étaient indifférents. “Par où, à celuy qui luy demanda pourquoy donc il ne mouroit, il respondit tres-sagement : Par ce qu’il est indifferent.”
J’imagine, face à la mer, un monde antérieur à toute forme de vie. Et j’imagine aussi, quand l’humanité se sera depuis longtemps éteinte, la mer et son ressac, jusqu’aux jours du grand embrasement solaire.
Alors viendra le temps du feu qu’Héraclite voyait quant à lui comme l’élément fondamental et qui nous a, selon Platon, avertis qu’on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve.
Λέγει που Ἡράκλειτος ὅτι πάντα χωρεῖ καὶ οὐδὲν μένει, καὶ ποταμοῦ ῥοῇ ἀπεικάζων τὰ ὄντα λέγει ὡς “δὶς ἐς τὸν αὐτὸν ποταμὸν οὐκ ἂν ἐμβαίης”.

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West Pier, Brighton

Mers

La plupart des hommes ne peut admettre que c’est moins le dégoût de la vie que l’attirance de la mort qui étreint certains êtres au terme de leur existence. On touche au port après une longue traversée.

Le suicide fut considéré jusqu’au milieu du vingtième siècle comme un péché mortel. Aujourd’hui, ce serait une marque d’individualisme condamnable et une maladie justifiant une mise en observation psychiatrique. Les médecins évoquent non plus le devoir mais le droit de soigner, même de façon coercitive. Dix-sept siècles de christianisme, depuis la défaite de Maxence au pont Melvius, ont jeté l’opprobre sur une pratique que les Romains admettaient et dans laquelle ils voyaient courage et vertu.

La vie est sortie de la mer il y a plus de trois cent millions d’années. Le foetus baigne pendant la gestation dans le liquide amniotique. Le mythe d’Aphrodite ne dit pas autre chose.

Nous fûmes surpris par une averse non loin de la Piazza Navona. Pour nous abriter, nous entrons au palais Altemps. Le musée est vide. À l’étage, nous découvrons le trône Ludovisi. Son panneau central montre la naissance d’Aphrodite assistée des Heures. La déesse du désir, de l’amour physique, de la violence de la vie. Elle n’est fille de personne, surgissant de la mer où Chronos le Titan a jeté le sexe d’Ouranos, le Ciel, tranché d’une serpe façonnée par Gaïa, la Terre. Mais les Heures sont déesses de l’Ordre, de la Justice et de la Paix.

Pourtant ce ne sont ni la vie ni la mort que la mer m’inspire. Plutôt : un monde minéral tendu vers la ligne indistincte de l’horizon, cette région invisible et lointaine. L’au-delà de la vie, de la mort et du temps.

Ce sont les dernières images de “Μια αιωνιότητα και μια μέρα, L’éternité et un jour”, le chef-d’oeuvre de Theo Angelopoulos. Un vieil écrivain tourne le dos à l’hôpital où il devrait entrer pour mourir et s’avance dans la mer et ses souvenirs.

Aiguilles de Coton, Belle-Île © Luc Mary-Rabine

Reconnaître

Ulysse dort. Dans le bateau qui le ramène enfin dans son île, Ulysse a sombré dans un sommeil si profond qu’il n’entend ni les voix des marins ni le bruit des rames ni la mer fendue par l’étrave ni le sifflement des vagues bouillonnantes. Un sommeil, dit l’aède, pareil au calme de la mort.
Ulysse dort dans les portes du songe.
Il rêve de Troie, de la longue guerre, de ses compagnons tombés au combat, noyés ou dévorés par le cyclope. Ils ont tous péri, victimes de la folie meurtrière des hommes et des dieux. Il ne reste que lui, l’inventif, l’ingénieux, l’homme aux mille tours. Il rêve de son voyage au pays glacé des morts assoiffés du sang fumant des victimes. Tirésias, le devin aveugle, lui dévoilant son destin, comme si, dans ce monde où sans cesse les dieux se métamorphosent, la cécité était la condition de la clairvoyance. Agamemnon, le pasteur de peuples, le mettant en garde contre la duplicité des femmes. Achille lui confiant qu’une vie infâme vaut mieux que la gloire dont la mort est le prix. Il rêve des femmes qui l’ont aimé et qu’il a quittées. Pénélope, l’épouse, la fille d’Icaros, laissée à Ithaque voilà vingt ans. Circé l’enchanteresse, qui transformait en porcs les hommes égarés sur sa rive. Calypso, la nymphe, qui lui offrit l’immortalité. Nausicaa, la vierge au cœur valeureux. Toutes aimées, aimantes, trahies.
Ils ont navigué toute la nuit. A l’aube, ils ont mouillé dans une crique. Quelques rochers, une caverne, une plage de sable blanc, un sentier de chèvres, des oliviers. Ils débarquent le dormeur sans l’arracher à sa nuit. Quand il s’éveille, Ulysse ne reconnaît pas son île : « Toute chose aux yeux du Maître semblait autre / les longs chemins les ports de bon mouillage / les rochers escarpés et les arbres touffus… » Il ne reconnaît pas dans le jeune pâtre qui vient à lui Athéna, la déesse dont l’œil étincelle. Ses yeux à lui sont embrumés. Ulysse ne reconnaît pas Ithaque.
Et Ithaque ne reconnaît pas Ulysse. Ni Télémaque le fils. Ni Laërte le père. Ni Pénélope l’épouse. Ni les serviteurs, le bouvier, le porcher, le chevrier, les servantes. Ni les prétendants. Un seul être reconnaît le maître : Argos. Le chien. L’attente l’a maintenu en vie. Il n’a pas la force de se lever. Il abaisse les oreilles, remue la queue et meurt doucement de joie.

Pour les humains, il faut un signe. A Télémaque, la voix. A Laërte, le souvenir d’arbres fuitiers, de plants de vigne. A Euryclée, la nourrice, la cicatrice laissée dans sa cuisse par la défense d’un sanglier. Aux prétendants, l’arc qu’Ulysse est seul capable de tendre, la corde qui vibre, la flèche qui vole dans le trou des haches et qui, bientôt, accomplira sa vengeance. A Pénélope, le mystère du lit, secret de leur intimité et témoignage de sa fidélité.
Car rien ne peut ébranler Pénélope. Ni les exhortations de Télémaque, ni la preuve d’Euryclée, ni la mort des prétendants, ni la transformation érotique d’Ulysse, qui fit chavirer le cœur de Nausicaa. Pour le reconnaître, Pénélope prend à son tour au piège Ulysse le rusé.
En grec, reconnaître, anagignôskein, c’est aussi persuader, c’est aussi lire. Lire, c’est reconnaître le piège et s’abandonner à l’enchantement où nous tient le livre.

Sélinonte © Luc Mary-Rabine

La cérémonie des adieux

Pour entrer dans Rome, il n’est point de voie plus évocatrice que la Via Appia Antiqua. On y voit encore çà et là les tombeaux que s’y faisaient ériger les familles patriciennes fortunées. Quand le bûcher de l’incinération était consumé, le cortège, avant de se disperser, lançait au mort un ultime adieu : “Salve, vale, ave”.
Mais le rapport des vivants et des morts ne prenait pas fin. Le masque de cire moulé sur le visage du défunt rejoignait dans l’atrium de la demeure ceux de tous les ancêtres. Ce sont les imagines, saisies dans leur réalisme, que l’on exhibait lors des funérailles.
L’image a d’abord été l’ombre d’un mort.


Vestigium : la plante du pied.
Puis, de là, l’empreinte que laisse le pied, la trace des pas. Celle que piste le chasseur ou l’éclaireur des légions dans les forêts de Gaule ou de Germanie. Puis encore, l’empreinte du corps, les ruines d’une ville, les traces du crime, un point de l’espace et du temps.


Le chercheur de traces traque une présence insaisissable. Il n’en reste que des vestiges.
La photographie est la marque de l’absence : une image.

La cérémonie des adieux : Rome © L. Mary-Rabine https://www.blurb.fr/bookstore/invited/9497280/5c9a4f2bd6c132d082e882bee09b540c181806f2

Z

Durant mon adolescence, Z ce fut le film que Costa-Gavras réalisa d’après le roman de V. Vassilikos. Ce fut aussi Z comme Zorba, le film de Cacoyannis, tiré du roman de Kazantzakis, le sirtaki, la beauté éblouissante d’Irène Papas, qui semblait justifier le concept fallacieux du kalos kagathos.

Je n’imaginais pas alors qu’on pourrait un jour briguer la présidence de la République et justifier Pétain, bafouer les Droits de l’Homme, se revendiquer de Barrès et affirmer la haine de l’Autre.

Talleyrand avait-il raison de dire que tout ce qui est excessif est insignifiant ? L’Histoire semble dire le contraire, hélas. Les bouffons sont souvent les pires dictateurs, les plus sanglants et les plus pernicieux.

Le danger qui nous menace n’est point cependant dans l’élection d’un bouffon mais dans la banalisation des idées nauséabondes qu’il soutient et qu’une certaine presse reprend quotidiennement et amplifie. Elles gagnent insidieusement d’autres partis. Il ne suffit plus de hausser les épaules et de pincer le nez.

Voici deux millénaires, Cicéron écrivit dans sa retraite d’Arpinium un joli traité vantant les plaisirs de la retraite. Mais quand la République lui sembla menacée, il oublia ses belles recommandations et délivra contre Antoine ses plus beaux discours. Il y laissa sa vie mais non son honneur.

Z aujourd’hui, ce n’est plus que le kakistos.

De guerre en guerre, 2007, © Luc Mary-Rabine

Résilience…

Un dimanche maussade, rien de passionnant, sinon se plonger dans ses planches-contact et scanner quelques images.

Retour sur des photographies du confinement prises l’an passé au Nikon F2S et pellicule Lomo Berlin. Eh oui, il m’arrive encore de délaisser les boîtiers numériques et leurs millions de pixels pour de vieux boîtiers Nikon ou Leica, leurs pellicules Kodak ou même Orwo, leurs objectifs anciens et la lenteur due aux délais de développement, de scan, de classement. 

Le quai Malaquais : on aurait pu l’intituler « bienvenue en absurdland ». Il était permis, sous des conditions très restrictives, de se promener sur les trottoirs des quais mais non au niveau des berges.

Rue Auguste Comte, un couple promenait son chien. Comme moi. C’était l’une des autorisations réglementées, avec son « attestation de déplacement dérogatoire ». Le Jardin du Luxembourg et le lycée Montaigne étaient fermés.

On oublie vite ce vide, ce printemps qui n’a pas existé, comme suspendu, ce temps mou, cette année volée de nos vies.

Quai Voltaire
Rue Auguste Comte

Retour à pitchipoï

En yiddish, pitchipoï , c’est le trou perdu, le village de misère, le shtetl si pauvre qu’on n’y trouve pas de rabbin, le “middle of nowhere”.


Le terme a pris une connotation plus sinistre à Drancy. Aux enfants s’enquérant du lieu où ils allaient être déportés, les adultes répondaient : à pitchipoï.


Pendant plusieurs années, je suis allé de camp en camp, de cimetière en cimetière, de ghetto en ghetto, sur les traces encore présentes de l’extermination des juifs européens. Ce livre est fait de photographies, images de l’absence, l’irrémédiable absence, et de la mort d’une civilisation et d’une langue.

Ce livre sera bientôt disponible pour la vente sur Amazon

Nouvelle vague…

La nouvelle vague, quand j’avais 15 ans, c’était Truffaut, Godart, Rohmer, Resnais. C’était le beau visage de Delphine Seyrig, d’Anna Karina, de Jean Seberg. On parlait aussi du “nouvau roman”, de la “nouvelle cuisine”…

Aujourd’hui, la nouvelle vague, c’est celle du variant delta qui déferle après l’Inde sur l’Europe et les USA. Elle touche majoritairement les “jeunes”, y compris les formes graves. Dans leur quasi-totalité, ce sont des gens non vaccinés. Sans surprise, en France, ce sont surtout les départements du sud qui sont les plus touchés à la faveur des rassemblements estivaux. En Amérique, les États républicains. Les hôpitaux y sont à nouveau saturés. 

Cela n’empêche pas les manifestations contre la vaccination et le “passe” sanitaire de prendre de l’ampleur, chaque samedi, non seulement à Paris mais dans toute la France. Des “vaccinodromes” et des pharmacies sont vandalisés. Parmi les aberrations des antivax : le vaccin serait une thérapie génique, il modifierait l’ADN, il ne sert que les intérêts de l’industrie pharmaceutique, les médias sont corrompus, les informations sont fausses, et, bien entendu, les plus virulents accusent les Juifs d’être derrière la pandémie. Et sur les réseaux sociaux, les méthodes des pro-Raoult : harcèlement en ligne, insultes, menaces…

Ce n’est pas seulement la fausseté et l’imbécillité de ces arguments qui interpellent, car, après tout, la bêtise humaine n’est pas une surprise. C’est surtout l’égoïsme, le “self-interest” (épinglé dans le “New Yorker”) de ces abrutis. Leur refus de la vaccination prévient une immunité collective, a pour conséquence une reprise épidémique et favorise l’émergence de souches mutantes, de plus en plus contagieuses et virulentes.

Et pendant ce temps, les barbares reprennent Kaboul. Triompher des USA ne pourra que galvaniser Al Quaeda au Sahel, au Mali, au Niger, sans oublier les fanatiques, isolés ou non, ici en Europe Occidentale, qui se sentiront confortés dans leur refus de nos valeurs et prêts à assassiner n’importe quel passant en beuglant le nom d’Allah.

Paris, rue de Sèvres © Luc Mary-Rabine

The people united will never be defeated…

Frédéric Rzewski nous a quittés. J’ai aimé ses oeuvres, qui ne se réduisent pas à la plus célèbre (“The people united…”), où je trouvais un écho lointain des Variations de Bach et de Beethoven. Je l’ai photographié pour un projet de portraits des compositeurs contemporains. Ce projet n’a pas abouti, grâce à Kaija Saarihao, qui décommandait tous nos rendez-vous, et j’ai laissé tomber. Il me reste des clichés de Rzewski, d’Henri Pousseur, de Garrett List, de Michel Fourgon, de Philippe Boesmans; des souvenirs et la musique…

Il en va ainsi de la vie. “Elle vivra de projets qui ne feront qu’attendre”, chantait Brel dans son dernier disque. Des projets aboutissent. D’autres se modifient. D’autres encore sont abandonnés. J’avais fait le projet, insensé et irréaliste, le pari fou de lire et relire tous les livres de ma bibliothèque avant le jour où mes yeux ne pourront plus lire, où ma main ne pourra plus écrire, où mon coeur aura cessé de battre…

Cicéron termine son essai sur la vieillesse en observant que la vie est une pièce de théâtre et qu’il importe qu’elle se termine avant d’inspirer ennui et écoeurement. Un demi-siècle plus tard, Auguste (qui n’était pas innocent de la fin de Cicéron), sur son lit de mort, y fait écho. S’adressant à Livie, à Tibère, aux “familiers”, il leur demande : “La pièce vous a-t’elle plu ?”. Je les imagine, les sycophantes, bredouillant un oui contrit. Et Auguste : “Plaudite ! Qu’attendez-vous pour applaudir !”

Frédéric Rzewski, ca 2000, Hasselblad 503 CW, Zeiss Sonnar 4/180, Ilford Delta 400 © Luc Mary-Rabine

Electre (3)

Oui, j’ai tué ma mère, il y a bien des années. Clytemnestre, la reine de Mycènes. Elle avait tout, je n’avais rien. Elle était l’épouse d’Agamemnon, le chef des Grecs. Elle était la fille de Tyndare, le roi de Sparte. Elle était la soeur d’Hélène, la plus belle femme du monde. Elle ne l’était pas moins. Elle avait un amant, Égisthe, notre cousin, qui avait eu l’intelligence de ne pas s’embarquer avec les autres pour aller crever devant Troie. Elle avait surtout la colère, la superbe, la noire colère, qui la galvanisait, qui lui permettait de dompter tous les hommes et de régner, contre le Conseil des Anciens, contre les usages, contre son sexe.

Elle a toujours soutenu que ce n’était pas pour son amant qu’elle a trucidé mon père à son retour de Troie.

Elle a toujours maintenu que c’était pour venger Iphigénie, ma soeur aînée, que les Grecs ont immolée sur l’autel d’Artémis pour obtenir bon vent. Cette mijaurée d’Iphigénie, toujours dans ses bras, « oui, Maman », « bien, Maman », « je t’aime, Maman », toujours à se faire câliner, caresser, embrasser. D’en parler, je retrouve sur mes lèvres et dans ma bouche la saveur amère de la haine.
Car moi, je suis faite d’un autre airain. Je suis de la race de Tantale, qui dînait à la table des dieux. Il en avait la beauté, le pouvoir, la richesse. Il ne lui manquait que l’immortalité et l’ambroisie qui la confère. Nous sommes pareils. Ne pas tout avoir, c’est ne rien avoir.

Notre tourment, cette faim que rien ne rassasie, cette soif que rien n’étanche, porte un nom exécrable : l’envie.