Pour l’amour de Freud

Elle a gravi l’escalier de pierre. Au palier, elle a pris la porte de droite. Elle est entrée dans la salle d’attente. Elle y a reconnu les photographies d’Havelock Ellis et de Hanns Sachs. C’est ce dernier qui l’adresse au Professeur. Il lui a parlé de sa famille, de sa façon de vivre.

La porte du cabinet s’ouvre. Freud ne parle pas. Elle entre sans le voir comme une automate. Son regard fait le tour de la pièce, se pose sur les vitrines, les étagères, détaille les objets. Elle n’était pas prévenue. Elle éprouve l’impression d’être dans un temple. Elle pense : “C’est le Vieil Homme de la mer et voilà les trésors qu’il a ramenés des profondeurs marines.”

Freud parle enfin. Il lui dit : “Vous êtes la première personne à regarder les objets plutôt que de me regarder, moi.”

Elle ne répond pas. Elle regarde une petite lionne au pelage d’or qui vient vers elle sur le tapis. Peut-être était-elle cachée derière le divan ? Freud l’avertit : “Ne la touchez pas, elle mord, elle n’est pas commode avec les étrangers.” Elle ignore l’avertissement. Elle s’accroupit sur le parquet. Yofi, la chow-chow, pose son museau dans sa main, blottit sa tête au creux de son épaule.

D’après H. D. (Hilda Doolittle), “Pour l’amour de Freud”, Des femmes / Antoinette Fouque, 2010.

Amphore à figures noires, Attique, 5ème siècle BC. Collection de Freud, Maresfield Gardens, Londres.

Jusqu’où va-t’on trop loin ?

« Nemo enim est tam senex qui se annum non putet posse vivere », Personne n’est si vieux qu’il ne pense pouvoir encore vivre une année… C’est ce qu’écrit Cicéron à Atticus dans son traité sur la vieillesse.

Jusqu’où va-t’on trop loin ?

Lün, le dernier chow-chow, ne s’approchait plus du maître qu’elle aimait. L’odeur dégagée par la putréfaction des tissus dévorés par le carcinome et la radiothérapie rebutait la chienne qui allait se blottir dans le coin le plus reculé de la pièce. Le lit fut dressé au rez-de-chaussée, dans la pièce où il avait reçu des analysants jusqu’en juillet. On  l’entoura d’une moustiquaire pour préserver Freud des insectes attirés par la gangrène. 

Il était temps de partir. 

Le 21 septembre, il demanda à son médecin, Max Schur, de mettre un terme à une torture qui n’avait plus de sens. Schur commença les injections de morphine. Freud s’éteignit dans la nuit du 22 au 23 septembre. Anna et Lux l’avaient veillé sans interruption pendant quarante heures.

Le dernier livre que lut Freud fut “La peau de Chagrin”.

L’Allemagne avait envahi la Pologne le 1er septembre.

Maresfield Gardens, Londres

Extrait de « Chemins croisés », tome III, travail en cours.

Été 2023

Il n’est pas prudent de nos jours d’exprimer la moindre opinion qui ne soit conforme à la bien-pensance admise et tolérée, en particulier quand la dictature se voile des oripeaux de la démocratie.

Sur l’Ukraine [                            -]

Sur la France et Macron [———————-]

Sur Biden [—————————-]

Sur la mairie de Paris, savez-vous la différence entre Dietrich von Choltitz et Anne Hidalgo ? Von Choltitz a refusé de détruire Paris.

Mais sur Polanski, ne manquez sa « promenade à Cracovie », un très grand documentaire sur l’enfant caché qu’il fut dans une famille polonaise.

Actuelles

Sur une table de la librairie Gallimard, le livre de Robert Badinter : Vladimir Poutine / L’accusation. Soit. Mais l’ancien Garde des sceaux n’a, à ma connaissance, jamais dressé l’acte d’accusation de G. W. Bush pour l’invasion de l’Irak et la torture pratiquée jusqu’aujourd’hui à Guantanamo, ni de N. Sarkozy pour l’invasion de la Libye, ni de B. Netanyahu pour l’occupation de la Cisjordanie et les exactions qu’y commettent les colons israëliens.

En passant devant la Librairie des femmes, j’y note une affiche « we stand with Ukraine » sur fond du drapeau ukrainien. Soit. Faut-il donc, dans une librairie parisienne, marquer son soutien en anglais ? Sommes-nous à ce point les valets des Américains ?

Le Président indien reçoit la Grand-Croix de la Légion d’Honneur. Pour vendre à l’Inde quelques Rafales, on « oublie » la nature du parti présidentiel indien.

Chemins croisés

La plupart des hommes éprouvent pour voyager le besoin d’un groupe, d’amis, de compagnons. Les motifs sont variables. Besoin de sécurité, volonté de puissance, peur du tête à tête… Freud ne dérogeait pas à cette règle. Les rares occasions où il est seul, à Londres, à Milan, à Rome, il se plaint, il envisage d’écourter son voyage.
Deux oeuvres célèbres illustrent la présence bienveillante et protectrice d’un guide aux côtés du voyageur. La plus ancienne : l’Énéide. Dans le sixième chant, la Sybille escorte Énée dans l’au-delà, des Enfers aux Champs Élysées où il retrouve son père, Anchise, qui lui dévoile le destin de Rome : “tu regere imperio populos, Romane, memento, haec tibi erunt artes”. La seconde, c’est la Divine Comédie, où Virgile lui-même escorte Dante des Enfers aux portes du Paradis.
C’est une citation de Virgile que Freud place en épigraphe de “L’Interprétation du rêve” : “Flectere si nequeo superos, Acheronta movebo”. Dans le dernier chapitre du livre, Freud reprend la citation : “Tout ce qui est réprimé dans notre esprit, qui n’a pu, pendant la veille, réussir à s’exprimer, parce que ce qu’il y a de contradictoire en lui s’oppose, ce qui a été coupé de la perception interne, tout cela trouve pendant la nuit, alors que les compromis règnent, le moyen et le chemin pour pénétrer de force dans la conscience. Flectere si nequeo superos, Acheronta movebo.” Des années plus tard, Freud précise le sens qu’il donne à cette citation virgilienne. “Pour moi, je l’avais adoptée uniquement pour mettre l’accent sur une pièce maîtresse de la dynamique du rêve. La motion de désir repoussée par les instances psychiques supérieures (du désir refoulé du rêve) met en mouvement le monde psychique souterrain (inconscient) afin de se faire percevoir.” (1)
J’ai mis des photographies de mes pérégrinations italiennes en résonance des pas de Freud. Pourquoi Freud ? Je pourrais (me) répondre par le Witz bien connu : “Et pourquoi pas ?” Sinon que l’invention de Freud, c’est “le sujet que la parole met au monde – la parole, ou ce qu’il vaudrait mieux nommer la signifiance, l’ouverture d’une possibilité de sens.” (2)

1. Lettre à Werner Achelis, 30 janvier 1927, Correspondance, 1873-1939, Lettres choisies par E. Freud, trad. de A. Berman, Gallimard, 1979, p 408.
2. Jean-Luc Nancy, L’Adoration, « Freud – pour ainsi dire », Galilée, 2010.

Brèves

Après un long silence, quelques actualités :

  • l’opposant d’Erdogan, entre les deux tours de l’élection présidentielle turque, développe des thèses ultra-nationalistes
  • Zelensky fait le tour des capitales européennes Rome, Berlin, Paris, Londres puis s’en va à Ryad, New Dehli puis au G7 tenu au Japon pour demander des armes, encore et encore
  • J. Kauffmann, éditorialiste du Monde, recommande l’entrée dans l’OTAN de l’Ukraine, ce qui, automatiquement, entraînerait nominalement l’OTAN dans la guerre avec la Russie, sans réfléchir que ce fut par un engrenage comparable que la guerre entre la Serbie et l’Autriche-Hongrie entraîna l’Alliance contre l’Entente en juillet 1914
  • la Chine adresse aux États du G7 l’expression de son vif mécontentement pour leurs attaques et leur ingérence dans la politique intérieure chinoise
  • d’anciennes républiques soviétiques (Kazakhstan, Kirghizistan, Tadjikistan, Turkmenistan, Ouzbékistan) sont reçues à Xi’an par Xi Jin Ping
  • le ministre de l’Intérieur, G. Darmanin, reçoit le soutien du premier ministre après ses critiques de la Ligue des Droits de l’Homme
  • le ministre Agnès Firmin Le Bodo déclare que « pour l’aide active à mourir il est essentiel de suivre tout le processus », pour un contrôle a priori et a posteriori
  • les manifestants interpellés en France lors de manifestations sont fichés politiquement 
  • après 12 ans de guerre civile et 400.000 morts, la Syrie revient dans la Ligue Arabe, dans un rapprochement entre Ryad et Téhéran

Dicente quodam in sermone communi : « Ἐμοῦ θανόντος γαῖα μειχθήτω πυρί, » « Immo », inquit, « ἑμοῦ ζῶντος, » planeque ita fecit. 

Suétone, Vie de Néron, 38

Une association de pensée

L’actualité des tabloïdes m’a rappelé une lettre adressée par Sigmund Freud à Martha Bernays en juin 1885. Freud, depuis peu dozent de neuropathologie, effectue alors un remplacement dans une clinique privée pour névrosés et malades mentaux à Oberdöbling, non loin de Vienne.

“Soixante malades sont soignés dans la maison, représentant toute la gamme des affections mentales, depuis la débilité légère qu’un profane ne remarque pas jusqu’à la détérioration psychique la plus profonde. […]. Ce ne sont tous naturellement que des gens riches, comtes, comtesses, barons, etc. Les pièces de résistance sont deux Altesses, le prince S… et le prince M… […]. Tu ne saurais croire combien ces princes et ces comtes ont l’air minable, bien qu’il ne s’agisse pas chez eux de débilité mentale proprement dite, mais d’un mélange de débilité mentale et d’excentricité.”

Hommage aux victimes des génocides

Le 9 décembre, la Belgique a rendu hommage aux victimes des génocides perpétrés au siècle dernier : Arméniens, Juifs, Tutsis, Khmers.

J’ai eu l’honneur de prendre la parole à la Chambre des Représentants. Une sélection des photographies que j’ai prises dans les camps nazis et confiées au War Heritage Institute y était exposée.

Voici le texte de mon intervention.

« Photographier, c’est ma façon de voir. C’est aussi ma façon d’entendre. Et c’est ma façon d’écrire. C’est saisir dans le temps et dans l’espace un fragment de réalité. Et c’est encore fixer en une fraction de seconde l’image qui permet de remonter dans le passé – et mes souvenirs deviennent ce que mes photos en font.

Il y a 30 ans, mon regard s’est tourné vers les traces laissées par le temps, la mémoire et l’Histoire. Des traces parfois banales, si banales que nous passons sans les voir, graffitis, affiches déchirées décolorées par le soleil et la pluie, à la limite de l’abstraction, figures étranges surgies pour quelques heures ou quelques jours sur les murs de nos rues, ou encore les innombrables plaques rappelant aux parisiens qu’ici vécut un artiste, un peintre, un écrivain, commémorant le sacrifice des FFI tombés pour la Libération de Paris en août 1944 ou évoquant le sort tragique des enfants juifs arrachés à leurs écoles, conduits à Drancy et déportés à Auschwitz.

J’ai dressé alors la cartographie d’un monde en voie de disparition : les anciens hôpitaux et les vestiges des charbonnages de Liège, ma ville natale. C’était aussi un retour dans mon propre passé. Les terrils, couverts de bouleaux et d’accacias, pour les petits liégeois nés au sortir de la guerre, c’était notre far west, le charbonnage de Sainte-Marguerite était encore en activité et quand il a fermé c’est tout le quartier qui est mort peu à peu, comme une blessure qui saigne et la vie s’en va, au goutte à goutte.

Au terme de ce travail d’archéologie minière, j’ai réalisé que je temporisais. D’autres ruines, d’autres traces m’attendaient. Celles des camps. Il n’était plus temps d’errer autour et alentour. Il me fallait affronter ce rendez-vous, voir  les traces du mal par mes yeux, par mes objectifs, par mon Hasselblad,  par mon Leica et non plus par ceux de Claude Lanzmann ou d’Erich Hartmann. Mes yeux, mon bilan, mon oeuvre, les dernières traces, celles qui restent là, aujourd’hui, des principaux camps de concentration et d’extermination nazis. 

Et pendant quelques années, je suis allé de camp en camp, de ghetto en ghetto, de cimetière en cimetière, et j’ai photographié jusqu’à l’écœurement barbelés, miradors, tables de dissection, crématoires, chambres à gaz. Les camps où les nazis ont torturé, fusillé, gazé des millions d’hommes, de femmes, d’enfants, parce qu’ils étaient Juifs ou Tsiganes. Les camps où ils exterminé par le travail, par la faim, les coups, le typhus, les marches de la mort ceux qu’ils avaient réduits en esclavage : les Juifs qu’ils n’avaient pas fusillés au bord d’une fosse commune ni gazés au sortir des wagons, les soldats russes prisonniers, les résistants, les communistes, les sociaux-démocrates allemands et autrichiens, les témoins de Jehovah, l’intelligentsia polonaise, tous ceux qui refusaient leur idéologie haineuse et perverse. 

Mais parfois, il n’y a plus rien à voir, car les nazis ont effacé leurs crimes et détruit eux-mêmes leurs installations d’extermination, non qu’ils aient eu des remords, non, ces morts étaient encore trop présents , il fallait les expulser de l’Histoire et il ne reste qu’un bout de voie ferrée, un monticule de cendres et l’emplacement de fosses communes où la terre rejette encore aujourd’hui des fragments d’os et des boutons de vêtements.

Quand j’étais enfant, quand je rechignais à manger ma tartine, à finir mon potage, mon père ne me disait pas “mange, tu dois grandir”, mais “à Dachau, tu aurais pleuré pour cette soupe, pour ce pain”. J’avais 5 ou 6 ans quand j’ai découvert dans sa bibliothèque les photographies de Lee Miller, de George Rodger, d’Eric Schwab prises au printemps 45, au cours de la progression des Alliés en Allemagne : les charniers de Dachau, de Buchenwald, d’Ohrdruf, de Tekla, de Vobelin, les fosses communes de Bergen-Belsen, les cadavres à la nudité pitoyable mais aussi les morts-vivants au regard hébété, ceux qu’on surnommait les “musulmans”. Aujourd’hui encore, il me suffit de fermer les yeux, de convoquer ces images terribles pour les voir aussi présentes en moi que vous l’êtes ici dans cette salle. L’horreur ne m’a jamais quitté.

Bien des fois, on m’a demandé “pourquoi ces photos ?”, “pourquoi vous ?”. Demande-t’on à un écrivain pourquoi il écrit, à un peintre pourquoi il peint ? La question est vaine. Je puis cependant vous confier, au risque de vous surprendre, que ce n’était pas un devoir de mémoire. Ce qui s’est passé, s’est passé. Je ne puis rien y changer. Les morts sont morts. Ils n’ont nul besoin de nous. Ils sont retournés au néant qui m’engloutira bientôt à mon tour. Ce n’était pas un devoir de mémoire, c’était un travail de deuil, au sens où Freud l’entendait. De camp en camp, de ghetto en ghetto, je voulais éprouver physiquement l’absence, entendre les échos du silence, ce silence “bruyant du cri innombrable” et traduire mon deuil dans le mode d’expression qui est le mien. 

Pourquoi moi ? Parce que ce fut un crime contre l’humanité et comme tel, un crime contre ce qu’il y a d’humain en moi, un crime contre chacun de nous. Et la seule croyance qui s’impose à moi dans le silence des camps, moi qui ne crois ni en dieu(x) ni en une survie posthume, mon seul credo, c’est la leçon que Platon attribue à Socrate dans le Protagoras : mieux vaut l’injustice subie que l’injustice commise.

Je ne dissocie pas la photographie de l’écriture. Tantôt la photo sert d’étincelle et suscite le texte. Tantôt au contraire c’est le récit, le journal ou la nouvelle qui appelle une photographie. Dans le meilleur des cas, texte et photographie collaborent plutôt que de s’illustrer, gardant chacun leur indépendance, dans un dialogue qui peut être une controverse.

Mais ces photographies il ne suffit pas de les regarder, il faut aussi les écouter, entendre les questions qu’elles nous posent, entendre ce qu’elles nous disent de ce monde qui est le nôtre, ce qu’elle nous disent de nous-mêmes, et, enfin, ce qu’elles disent du photographe.

Synagogue de Sienne. La communauté de Sienne a été anéantie. © Luc Mary-Rabine

Parlez-vous novlangue ?

Parlez-vous novlangue ?

La langue française que j’ai apprise et aimée dans les nuances de sa grammaire et dans la prose de Voltaire, de Diderot, de Chateaubriand, de Balzac, de Zola, s’altère et se décompose aujourd’hui, reflétant le déclin d’une société méprisée et infantilisée par des dirigeants qui lui parlent de “pédagogie”. Il y a plus de soixante ans, Etiemble demandait “Parlez-vous franglais ?”. On n’en est plus là, hélas. Il faudrait plutôt demander “Parlez-vous novlangue ?”…

Le nazisme avait montré la voie par son emploi du superlatif, des néologismes, des abréviations, du langage martial, par ses appels à la fidélité aveugle, par le culte du Führer et de la Nation aryenne. En 1947, Victor Klemperer publia aux presses de la nouvelle République Démocratique Allemande un livre consacré à la langue du Troisième Reich : LTI, Lingua Tertii Imperii, contaminé lui aussi à son insu par l’usage nazi des abréviations. Fait des souvenirs des années de persécution et du journal qu’il tint au péril de sa vie (car sa conversion au protestantisme n’avait en rien modifié son statut de juif défini par les lois de Nuremberg), l’essai de Klemperer relève ad nauseam les dérives de la presse, les méthodes du “Dr” Goebels et surtout l’infiltration dans la langue ordinaire de l’idiome national-socialiste.

En littérature, Swift et Orwell ont décrit les mécanismes par lesquels la manipulation du langage permet au totalitarisme le contrôle de la pensée. Dans l’appendice de son roman « 1984 », George Orwell détaille les caractéristiques de la novlangue et de la bienpensance (car ce terme à la mode n’est autre que le “goodthinking” de Big Brother). Sans surprise, les traits de la novlangue sont ceux de la LTI.

Personne n’attribue des thèses nazies aux partis d’extrême-droite venus au pouvoir ou à ses portes en Europe aujourd’hui – bien que les attaques dont Soros est l’objet à Budapest engendrent un sentiment de déjà-vu et qu’on souligne régulièrement la présence d’oligarques juifs dans l’entourage de V. Putin. Mais notre langue porte néanmoins les traces du legs pervers.

Quelques traits, relevés dans la presse ou sur la toile, pour éclairer le propos :

1. Le langage martial. Lors de la première vague épidémique du coronavirus, E. Macron proclame “nous sommes en guerre”. Deux ans plus tard, il est “le général en chef de la mobilisation”… énergétique. Le même déclare : “Je crois à la vertu de la guerre de mouvement”. Il ne parle pas de l’Ukraine mais de la réforme des retraites. Séjourné, le nouveau Secrétaire Général du parti Renaissance – le nom de ce parti succédant à “la République en marche”, la marche au pas, est à lui seul un symptôme – est “un stratège”, “un soldat fidèle”, “dévoué corps et âme au Président”. Les avocats de Dupont-Moretti, le Garde des Sceaux renvoyé devant la Cour de Justice de la République, accusent le Procureur Général “d’être déloyal”. Édouard Philippe ne s’adresse pas aux membres de son parti mais à “ses troupes”. E. Borne, le premier Ministre, “dégaine le 49.3”. Et l’ONU décrète que la crise climatique est “d’une portée destructrice inouïe”. Un langage militaire, la guerre, le culte du chef, exigeant tout naturellement fidélité et obéissance. Mais il ne se limite pas à l’Exécutif. RTE (Réseau de Transport d’Électricité) appelle à “la mobilisation générale” et place le système “sous vigilance renforcée”.

2. Les sigles. Orwell avait déjà relevé l’utilisation des abréviations dans les années 30 : le POUM, le Komintern, la Gestapo. Victor Klemperer attribuait l’origine de cette vague moderne d’abréviations « aux pays champions du commerce et de l’industrie, l’Angleterre et l’Amérique” mais il estimait que “l’abréviation doit être comptée parmi les caractéristiques dominantes de la LTI. Aucun style de langage d’une époque antérieure ne fait un usage aussi exorbitant de ce procédé que l’allemand hitlérien.” Il poursuit : “L’abréviation moderne s’instaure partout où l’on technicise et où l’on organise. Or conformément à son exigence de totalité, le nazisme technicise et organise tout et tente, au nom de cette même exigence de totalité, de s’emparer de toute la vie intérieure.” Le Troisième Reich généralisa en effet leur usage : HJ (Hitlerjugend), DAF (Deutsche Arbeitfront), SA (Sturmabteilung), SS (Schutzstaffel), NSDAP, KL. Klemperer remarque que les abréviations SA, SS, ont acquis une telle autonomie qu’elles ne sont plus seulement des sigles mais des mots ayant leur propre signification. Le phénomène, loin de régresser, connaît aujourd’hui une ampleur insupportable. Une recherche rapide sur la toile, limitée à la langue française, révèle plusieurs centaines de sigles, la plupart incompréhensibles, tels les EDL (éléments de langage), le CNR (Conseil National de la Refondation), cette consultation publique qui n’a d’autre objet que de court-circuiter l’Assemblée Nationale, les ZAC (zone d’aménagement concerté), le PLF (projet de la loi de finances) ou l’OQTF (obligation de quitter le territoire français). La littérature médicale en est si infestée qu’elle en devient incompréhensible en dehors de votre sous-spécialité, et nécessite un lexique en fin de publication.

3. Les mots tronqués. Les abréviations ne se limitent pas à des sigles. Tous les étudiants de ma génération parlaient des profs, des amphis, des manifs, des labos, des manips. Cela créait une sorte de connivence, de familiarité, qui s’est étendue aux personnes et au champ politique : Chichi pour Chirac, Sarko pour Sarkozy – mais l’adolescent qui s’est cru autorisé à demander “ça va, Manu ?” s’est fait vertement rabrouer. Libé-matin m’envoie sa récap et le Quotidien du médecin ses recos. La nouveauté consiste en l’apparition de termes composés d’une abréviation, d’une préposition, d’un adverbe, d’un substantif accolés à un autre substantif, à un adjectif, à un verbe. Il convient aujourd’hui d’être anti-gaspi, anti-inflation, zéro-pollution et éco-responsables. L’objectif-clé : pratiquer des éco-gestes, l’éco-conduite, le télé-travail et le co-voiturage pour des éco(s) d’énergie. Vous pourrez peut-être vous qualifier pour votre primRénov. Et n’oubliez pas la bio-diversité. Les lycéens sont éco-anxieux, hyper-choqués par la répression policière et bénéficient d’éco-thérapeutes. Nouveauté ? Klemperer nous citerait tous les mots nazis composés de Volk, de Sturm, de Staat, d’Aktion… Relisons Orwell : « Les mots B étaient toujours des mots composés. (…) Ils étaient formés de deux mots ou plus, ou de portions de mots, soudés en une forme que l’on pouvait facilement prononcer. L’amalgame obtenu était toujours un nom-verbe dont les désinences suivaient les règles ordinaires. Pour citer un exemple, le mot « bonpensé » signifiait approximativement « orthodoxe ». (…) Les mots B n’étaient pas formés suivant un plan étymologique. Les mots dont ils étaient composés pouvaient être n’importe quelle partie du langage. Ils pouvaient être placés dans n’importe quel ordre et mutilés de n’importe quelle façon ».

4. Les superlatifs. Le double-plus de 1984… L’hyperbole, les superlatifs numériques sont un trait des régimes totalitaires. Ainsi, sans remonter à Hitler, la Corée du Nord menace-t’elle Séoul et Washington de “payer le plus horrible prix de l’histoire”. Mais l’usage du superlatif s’est répandu dans nos sociétés : les adjectifs éternel, unique, durable, se rencontrent constamment, tout comme la maladie ou les funérailles du siècle. Le réchauffement est catastrophique. La COP27, sommet de l’urgence absolue. On n’est plus stressé, on est hyper-stressé. Un spectacle n’est pas bon, il est super-bon, les acteurs sont géniaux ou giga. Les superdividendes ne seront pas soumis à l’ISF. L’automobile bas carbone est la voie de la croissance vertueuse pour l’industrie européenne… Aux funérailles de Soulages, le directeur général de l’Institut national d’histoire de l’art déclare : “Il n’y a pas d’artiste français qui ait eu un rayonnement aussi grand que lui, si ce n’est Christian Boltanski”. Monet, Picasso, Matisse, Braque, connaît pas. Aux funérailles de Diana Spencer : ses enfants sont “l’une des images les plus poignantes du XXème siècle”. Mais c’est dans la publicité que l’emphase et la bêtise atteignent des sommets, c’est le cas de le dire.

5. Le complotisme et le mensonge. C’est “nous” contre “eux” et ce “eux” est un groupe qui nous assiège et nous met en danger. Les Juifs accusés hier de la peste et de meurtres rituels, aujourd’hui de complots financiers et politiques dans une xième version des Protocoles des Sages de Sion. Les Noirs, discriminés pendant des décennies et lynchés dans le South des USA pour le viol des femmes blanches. Les Arabes auxquels on prête le dessein du “grand remplacement “. L’épidémie du Covid a constitué pour le complotisme un terrain de rêve et les hésitations et les volte-face du pouvoir en renforçaient les extravagances. Mais, comme disait Pline, “Nullum tam inpudens mendacium est, ut teste careat” : il n’est point de mensonge si impudent qu’il ne trouve quelqu’un pour l’attester.

6. La généralisation de l’usage du prénom, forme déguisée du tutoiement que l’on utilise avec ses subordonnés. L’Université, le Barreau pratiquent systématiquement cette manière de faire sentir leur infériorité aux jeunes assistants, aux jeunes médecins, aux jeunes avocats. La pratique s’est étendue à Google, Amazon, Booking.com, Apple…

7. Les simplifications orthographiques. Celles qui sont basées sur une homophonie approximative : C à vous, 2 pour to, 4 pour for. On ignore couramment les accords de genre ou de participe. Pas de souci : ce qu’on ignore, on le supprime, tels les accents circonflexes qui témoignaient du passé de la langue. À la manière de Mussolini qui expulsa de la langue italienne toute référence hellénique. Anfiteatro, sans phi ni thèta. Et n’en déplaise aux ayatollahs de la culture, l’écriture dite inclusive m’est illisible et si j’admets la féminisation des noms de fonction que reconnaît l’usage, je trouve déplorable la sexualisation de la langue et la confusion du genre biologique et du genre grammatical. Marguerite Yourcenar est pour moi l’auteur d’une oeuvre romanesque.

Quel est l’intérêt de la novlangue – pour le pouvoir, cela s’entend. Être en guerre – que ce soit contre le Covid 19 ou en Ukraine – autorise des décrets et des mesures contraignantes, arbitraires, voire liberticides : état d’urgence, confinement, couvre-feu, attestation “de déplacement dérogatoire”, et fait taire toute discussion, toute dissension qui passera pour un acte de trahison. Et si vous n’avez pas compris, c’est la sanction, l’amende, le limogeage, la mise en examen, le procès. Les nouveaux idiomes ne marquent plus une connivence. Ce sont des slogans, càd des ordres. Quand Google m’écrit : “Luc‎, progressez chaque jour vers un avenir plus durable avec Google”, le message précise : “vous déplacer de manière plus écoresponsable – voyager de manière plus écoresponsable – vivre de manière plus écoresponsable”. Un message – auquel il est impossible de répondre, c’est no reply – qui me dit comment me chauffer, m’éclairer, me laver, comment voyager et en fin de compte, comment penser. À la radio, à la télévision, on vous martèle “de poser des éco-gestes, de prendre les transports en commun, de favoriser la marche ou le vélo”. Écogaz surveille votre consommation et vous menace de délestage si elle apparaît excessive.

Dans une conférence qu’il donna à NY, à l’Université Columbia, Umberto Eco énuméra les signes de ce qu’il appelle l’ur-fascisme. Il y cite la novlangue comme l’un de ses traits. Selon Eco, un lexique pauvre et une syntaxe élémentaire limitent en effet les instruments de raisonnement complexe et critique.

Il en est d’autres symptômes, hélas, et le plus frappant est la méconnaissance de l’Histoire, le populisme, qui s’étale sur internet et la télévision, et le mépris du parlement. Mais le plus répandu, c’est l’omniprésence du “portable”, sorte de bracelet électronique qui assure à la fois l’endoctrinement continu et le profil de ses utilisateurs.

Big Brother vous regarde…

Mitoraj, Jardins Boboli, Florence 2013 © Luc Mary-Rabine

Oraisons funèbres…

Gorbatchev a quitté ce monde. Discrètement. On lui doit la Perestroïka. Cet homme de bien a sous-estimé d’une part la haine que les USA portent à la Russie, stalinienne ou non, communiste ou pas, et d’autre part l’importance du KGB, depuis la police tsariste jusqu’au FSB d’aujourd’hui, en passant par la thchékia, le guépéou, le NKVD.
La contre-offensive ukrainienne sur Kharkov entraîne une riposte paranoïde de Putin : mobilisation de trois cent mille hommes, menaces de recourir à l’arme nucléaire, référendum d’annexion dans les territoires du Dombas. On pense à l’Anschluss. Quelle valeur accorder à un référendum organisé par une armée d’occupation ? Putin voit dans les offensives ukrainiennes la volonté occidentale de mener la guerre à la Russie. Ce n’est, en ce qui concerne les USA, qu’à moitié faux.
Et pendant ce temps, le cirque britannique culmine dans les funérailles d’Élisabeth II, auxquelles Putin n’a pas été convié. Depuis son accession à la royauté, Charles ressemble de plus en plus au vieux majordome d’un palace décati.

Lenin(as), Gruto Park, Lithuanie © Luc Mary-Rabine

Partisane soviétique, Gruto Park, Lithuanie © Luc Mary-Rabine