Pas de quartier

Je connais un jeu auquel je gagne toujours… N’allez pas me répondre qu’alors ce n’est plus un jeu. Je n’ai jamais perdu. Je ne perds jamais. Et ne croyez pas les faux prophètes qui vous assurent du contraire avec leurs contes d’enfant…
Parfois, je suis pressée. Je vous exécute dès l’ouverture, sans vous laisser le loisir d’avancer vos pions, de déployer vos cavaliers. Quelques coups et c’est terminé. Vous êtes si ridicules, si lamentables que je vous prendrais en pitié si j’avais cette faiblesse…
Mais le plus souvent j’attends le milieu de partie. Je vous laisse croire que vous allez me vaincre. Que je n’ai pas vu vos combinaisons minables. Puis, quand vous m’avez bien divertie, je siffle la fin de la récréation et je vous montre qui est le maître. Tantôt brutalement, comme un couperet, tantôt pièce par pièce, morceau par morceau. Car je puis être aussi douce que cruelle.
Il est parfois, je le concède, des parties plus difficiles. Je prends mon temps. Le chat et la souris. Vous avez des conseillers, des soigneurs. Votre agonie est interminable et vous me suppliez d’y mettre fin, car vous n’avez ni le courage ni l’élégance d’abandonner.
Echec et mat.

Extrait de Chess

Venise, Riva degli Schiavoni, 2018