Retour à pitchipoï

En yiddish, pitchipoï , c’est le trou perdu, le village de misère, le shtetl si pauvre qu’on n’y trouve pas de rabbin, le “middle of nowhere”.


Le terme a pris une connotation plus sinistre à Drancy. Aux enfants s’enquérant du lieu où ils allaient être déportés, les adultes répondaient : à pitchipoï.


Pendant plusieurs années, je suis allé de camp en camp, de cimetière en cimetière, de ghetto en ghetto, sur les traces encore présentes de l’extermination des juifs européens. Ce livre est fait de photographies, images de l’absence, l’irrémédiable absence, et de la mort d’une civilisation et d’une langue.

Ce livre sera bientôt disponible pour la vente sur Amazon

Nouvelle vague…

La nouvelle vague, quand j’avais 15 ans, c’était Truffaut, Godart, Rohmer, Resnais. C’était le beau visage de Delphine Seyrig, d’Anna Karina, de Jean Seberg. On parlait aussi du “nouvau roman”, de la “nouvelle cuisine”…

Aujourd’hui, la nouvelle vague, c’est celle du variant delta qui déferle après l’Inde sur l’Europe et les USA. Elle touche majoritairement les “jeunes”, y compris les formes graves. Dans leur quasi-totalité, ce sont des gens non vaccinés. Sans surprise, en France, ce sont surtout les départements du sud qui sont les plus touchés à la faveur des rassemblements estivaux. En Amérique, les États républicains. Les hôpitaux y sont à nouveau saturés. 

Cela n’empêche pas les manifestations contre la vaccination et le “passe” sanitaire de prendre de l’ampleur, chaque samedi, non seulement à Paris mais dans toute la France. Des “vaccinodromes” et des pharmacies sont vandalisés. Parmi les aberrations des antivax : le vaccin serait une thérapie génique, il modifierait l’ADN, il ne sert que les intérêts de l’industrie pharmaceutique, les médias sont corrompus, les informations sont fausses, et, bien entendu, les plus virulents accusent les Juifs d’être derrière la pandémie. Et sur les réseaux sociaux, les méthodes des pro-Raoult : harcèlement en ligne, insultes, menaces…

Ce n’est pas seulement la fausseté et l’imbécillité de ces arguments qui interpellent, car, après tout, la bêtise humaine n’est pas une surprise. C’est surtout l’égoïsme, le “self-interest” (épinglé dans le “New Yorker”) de ces abrutis. Leur refus de la vaccination prévient une immunité collective, a pour conséquence une reprise épidémique et favorise l’émergence de souches mutantes, de plus en plus contagieuses et virulentes.

Et pendant ce temps, les barbares reprennent Kaboul. Triompher des USA ne pourra que galvaniser Al Quaeda au Sahel, au Mali, au Niger, sans oublier les fanatiques, isolés ou non, ici en Europe Occidentale, qui se sentiront confortés dans leur refus de nos valeurs et prêts à assassiner n’importe quel passant en beuglant le nom d’Allah.

Paris, rue de Sèvres © Luc Mary-Rabine

The people united will never be defeated…

Frédéric Rzewski nous a quittés. J’ai aimé ses oeuvres, qui ne se réduisent pas à la plus célèbre (“The people united…”), où je trouvais un écho lointain des Variations de Bach et de Beethoven. Je l’ai photographié pour un projet de portraits des compositeurs contemporains. Ce projet n’a pas abouti, grâce à Kaija Saarihao, qui décommandait tous nos rendez-vous, et j’ai laissé tomber. Il me reste des clichés de Rzewski, d’Henri Pousseur, de Garrett List, de Michel Fourgon, de Philippe Boesmans; des souvenirs et la musique…

Il en va ainsi de la vie. “Elle vivra de projets qui ne feront qu’attendre”, chantait Brel dans son dernier disque. Des projets aboutissent. D’autres se modifient. D’autres encore sont abandonnés. J’avais fait le projet, insensé et irréaliste, le pari fou de lire et relire tous les livres de ma bibliothèque avant le jour où mes yeux ne pourront plus lire, où ma main ne pourra plus écrire, où mon coeur aura cessé de battre…

Cicéron termine son essai sur la vieillesse en observant que la vie est une pièce de théâtre et qu’il importe qu’elle se termine avant d’inspirer ennui et écoeurement. Un demi-siècle plus tard, Auguste (qui n’était pas innocent de la fin de Cicéron), sur son lit de mort, y fait écho. S’adressant à Livie, à Tibère, aux “familiers”, il leur demande : “La pièce vous a-t’elle plu ?”. Je les imagine, les sycophantes, bredouillant un oui contrit. Et Auguste : “Plaudite ! Qu’attendez-vous pour applaudir !”

Frédéric Rzewski, ca 2000, Hasselblad 503 CW, Zeiss Sonnar 4/180, Ilford Delta 400 © Luc Mary-Rabine

Electre (3)

Oui, j’ai tué ma mère, il y a bien des années. Clytemnestre, la reine de Mycènes. Elle avait tout, je n’avais rien. Elle était l’épouse d’Agamemnon, le chef des Grecs. Elle était la fille de Tyndare, le roi de Sparte. Elle était la soeur d’Hélène, la plus belle femme du monde. Elle ne l’était pas moins. Elle avait un amant, Égisthe, notre cousin, qui avait eu l’intelligence de ne pas s’embarquer avec les autres pour aller crever devant Troie. Elle avait surtout la colère, la superbe, la noire colère, qui la galvanisait, qui lui permettait de dompter tous les hommes et de régner, contre le Conseil des Anciens, contre les usages, contre son sexe.

Elle a toujours soutenu que ce n’était pas pour son amant qu’elle a trucidé mon père à son retour de Troie.

Elle a toujours maintenu que c’était pour venger Iphigénie, ma soeur aînée, que les Grecs ont immolée sur l’autel d’Artémis pour obtenir bon vent. Cette mijaurée d’Iphigénie, toujours dans ses bras, « oui, Maman », « bien, Maman », « je t’aime, Maman », toujours à se faire câliner, caresser, embrasser. D’en parler, je retrouve sur mes lèvres et dans ma bouche la saveur amère de la haine.
Car moi, je suis faite d’un autre airain. Je suis de la race de Tantale, qui dînait à la table des dieux. Il en avait la beauté, le pouvoir, la richesse. Il ne lui manquait que l’immortalité et l’ambroisie qui la confère. Nous sommes pareils. Ne pas tout avoir, c’est ne rien avoir.

Notre tourment, cette faim que rien ne rassasie, cette soif que rien n’étanche, porte un nom exécrable : l’envie.

Électre (2)

Voilà bien longtemps, Strophios, que ne sais plus rien de toi. Tu ne répondais pas à mes lettres. Puis elles me sont revenues avec la mention « n’habite plus à l’adresse indiquée ». Quand j’ai quitté la Phocide, je ne me suis pas encombrée de toi. On s’imagine qu’on fera mieux que ses parents mais c’est un leurre. Les enfants nous déçoivent toujours. Soyons justes : les parents aussi, sinon davantage. Au fond, on n’a rien à se dire. On ne se connaît pas. On a déjà tant de mal à se connaître soi-même. Hélène m’a dit un jour : « le cœur des femmes ne doit être découvert à aucun prix ». Elle avait raison. Pour la plupart des gens le jardin secret est un tas de fumier plutôt qu’un parterre de roses.
Je n’ai jamais compris l’obsession des femmes pour cette chose gluante et hurlante qui déforme leur ventre et qu’elles mettent au monde dans la douleur, dans la pisse et le sang. J’ai pris l’habitude de te parler, Strophios, parce que je sais que nous ne nous reverrons pas. En réalité je parle au vide. Je me parle à moi-même. C’est pareil. C’est un bon interlocuteur. Il me contredit rarement. Si tu venais me voir, on parlerait du temps, de la pluie, de ton fils ou de ta fille, si tu en as, je te montrerais de vieilles photographies, tu regarderais ta montre, discrètement, tu es bien élevé, je réprimerais un bâillement, tu partirais, soulagé d’avoir fait ta bonne action de la semaine, je te verrais partir, soulagée moi aussi, je penserais : on ne s’est pas disputés. Non, c’est mieux ainsi.
Un autre avantage de ce dialogue solitaire, c’est que je peux y mettre fin à ma guise. Couper le fil quand cela me plait. Je ferme les yeux. Je me tais. Je laisse le silence m’envahir. J’offre mon visage aux caresses du vent, ce sont les seules que désormais je peux attendre. Sous mes paupières surgissent d’étranges images. Toute pensée s’évanouit. Puis je me réveille. Je reviens – pour combien de temps ? – à la vie et à ma solitude.
Les gens disent que je ne l’ai pas volée. Mauvaise fille, mauvaise mère, les dieux me châtient, il y a une justice. Les dieux… La justice… Qu’est-ce qu’on en sait ?

Temple d’Hera, Agrigente, © Luc Mary-Rabine, https://www.blurb.fr/b/6551425-electre

Électre

J’étais Électre, princesse de Mycènes. La fille d’Agamemnon, le roi des rois, le fléau de Troie. Nous descendons d’Atrée, qui descend de Tantale. Ces noms ne vous disent rien ? C’est aussi bien. Ils ne méritent pas d’être sauvés de l’oubli. Mais à vingt ans, j’étais fière de ces demi-dieux et de leurs traits monstrueux.
J’ai grandi dans cette terre aride, brûlée de soleil, aveuglée de lumière. J’étais à son image, sauvage, violente, intraitable. Tout le contraire de mes soeurs ou d’Hermione, notre cousine, qui vivait avec nous depuis que sa mère, Hélène, avait tout plaqué pour suivre à Troie son amant. Le palais était accroché au rocher, surplombant une vaste plaine. Ses murs avaient été élevés, disait-on, par les fils de l’Ébranleur du sol. J’aimais les énormes blocs de pierre, le contact rugueux de la roche, y appuyer le front, y sécher mes larmes. J’aimais les lionnes qui gardent la porte. Rien n’est humain à Mycènes. Tout y respire le drame.

Mon oncle Ménélas a trouvé son palais vide. Il s’est muré dans le silence et la honte. Il pleure sur les femmes infidèles. Sur sa mère, sur son épouse. Son frère Agamemnon parcourt la Grèce. Il lève des armées. Il débusque Achille, il démasque Ulysse. Mon enfance ne bruit que d’un mot d’ordre : vengeance.

Ces jours sont loin de moi. J’y reviens sans cesse. Je cherche à leur donner un sens, à leur trouver une cohérence. Des détails insignifiants reviennent parfois m’obséder pour une heure, pour une journée, pour une nuit. Je revois des visages et je ne mets pas toujours de nom sur leurs traits. Des pans entiers de mon passé sont tombés dans l’oubli, sans plus de consistance que les bribes d’un rêve, mais Mycènes reste intacte, citadelle imprenable dans les ruines de ma vie.

Extrait de « Électre », roman, © Luc Mary-Rabine, https://www.blurb.fr/b/6551425-electre

Un soir…

Un soir, 22 h 30, à la sortie du métro. Un homme est assis sur le trottoir, il gémit, son petit Yorkshire aboie et s’agite, il a lâché un iPhone. Puis il bascule sur le côté, en position foetale, il ne répond pas à mes questions. Je fais le 18. Message d’accueil : « Votre numéro est enregistré. Un appel infondé sera poursuivi ». Puis un interlocuteur me demande ce que je veux. Je me présente. Je suis médecin. J’explique. Un homme est étendu au sol, ne répond pas, est en détresse, une intervention est justifiée. Je donne le lieu : l’angle de la rue de Sèvres et du Boulevard Raspail, à la sortie du métro. Réponse : « sur Paris ? » Comme s’il y avait d’autres rues de Sèvres croisant le Boulevard Raspail qu’à Paris. Puis : « C’est un SDF ? » Je pense : « Cela ferait une différence ? » Je reprends, j’essaie de rester calme et posé, de me limiter à la description du cas… Bon, on m’envoie un véhicule. Assez vite. Trois pompiers en sortent. Pas de médecin. Je me représente. On ne m’écoute pas. Le petit Yorkshire aboie quand ils s’approchent de son maître. Ils ont l’air excédé. Un grand jeune homme se charge à temps de la petite bête. L’inconnu est placé sur un brancard, je demande : « J’aimerais prendre de ses nouvelles. Dans quel hôpital l’emmenez-vous ? ». Réponse : « Je ne sais pas ». « Puis-je vous laisser mon nom, mon numéro de téléphone ? ». « Ce n’est pas la peine, on ne vous appellera pas ». « Et le chien ? ». « Attachez-le au poteau, on enverra la police ». Ils partent. Ils ont fait leur job. Rien à dire : rapides, efficaces. Nous restons là, le grand jeune homme et moi, navrés, avec un petit chien qui s’est tu et qui, peut-être, ne reverra jamais son maître.

Rue de Sèvres, un soir © Luc Mary-Rabine

Folie douce

Il y avait à Liège, dans le quartier de Sainte-Marguerite, une pauvre femme qu’on appelait « la folle ». Un jour, elle s’était mise à vociférer de sa fenêtre, menaçant de se jeter dans le vide. Un attroupement s’était formé, des policiers étaient intervenus pour l’interner. On parlait alors de folie furieuse ou, au contraire, de folie douce. Le signe le plus sûr de celle-ci, sa signature en sorte, c’était de parler tout seul, en rue, à très haute voix. De nos jours, rien de plus banal que de croiser des gens qui parlent tout seuls, un écouteur à l’oreille, l’iPhone en poche. Une métaphore de notre Société, atteinte de folie douce, quand ce n’est pas de folie furieuse…

Il est d’autres signes de folie que l’épidémie due au coronavirus a mis en évidence : le complotisme, le refus de la vaccination, le recours à des traitements dont l’efficacité est nulle et l’inobservance des précautions élémentaires. Mais l’incompétence et le mépris des conséquences économiques, sociales et médicales des confinements successifs ne sont pas moins fous…

Foule compacte attendant d’être admise à la Chapelle de la médaille miraculeuse, rue du Bac, Paris, 2020

Cinéphiles…

Elle a jeté quelques piécettes dans la fontaine, comme tous les touristes. J’ai pensé “La dolce vita”, j’ai dû murmurer, elle s’est retournée, m’a souri, avec un air d’incompréhension et d’interrogation. J’ai répété “La dolce vita, Marcello Mastroianni Anita Ekberg la scène-culte ici même dans la fontaine de Trevi Federico Fellini 1960 tu n’étais pas née… Ettore Scola y rend hommage dans son C’eramo tanto amati Nino Manfredi Vittorio Gassman 1974 tu n’étais toujours pas née… Tu n’as pas faim ? Qu’aimerais-tu faire ?”
Elle a ri : “Ce que j’aimerais faire ? Là, tout de suite ? Baiser. Fuck… Eyes wide shut Nicole Kidman Tom Cruise Stanley Kubrick 1999… Et j’étais née !”
J’ai pensé mais je me suis tu soigneusement “Primo amore Ugo Tognazzi Ornella Muti Dino Risi 1978”…

Extrait de Threads, © Luc Mary-Rabine

Snapshots – Echoes of silence

L’exposition Snapshots est prolongée jusqu’au 29 août 2021.

War Heritage Institute, Musée de l’Armée, Bruxelles.

Exposition du War Heritage Institute
Birkenau, © Luc Mary-Rabine, « Si je t’oublie », 2001, « Snapshots », 2021.